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mercredi 1 février 2012

Chronique de Janvier 2012

Journal mensuel en images
Janvier 2012


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samedi 31 décembre 2011

La Chronique de l'année

Une symphonie tunisienne


 


mercredi 7 décembre 2011

Chronique lagunaire

Venise beauté

J’ai dû lire des centaines de pages, feuilleter des dizaines de guides et surfer des heures sur le web afin de mieux connaitre Venise. La curiosité de visiter cette ville est devenue progressivement une obsession au point que la volonté de mieux la connaître s’est transformée en un désir de s’y perdre. C’est sans aucune commande ni intérêt particulier que j’ai décidé d’y aller, seul en tête à tête avec moi-même, m’offrant un cadeau pour mes cinquante ans.

Les délices d’un voyage désorganisé
(Gare de Nice-Riquier, France. 17 novembre 8h du matin)
J’apprends que les cheminots italiens sont en grève. Je décide de prendre un ticket pour Menton…je me suis dis « Là je composerai au fur et à mesure, mais Je dois aller à Venise, coute que coute».

Ne pas perdre Menton
(Salle d’attente de la gare de Vintimille, Italie. 17 novembre 18h)
C’est, donc, grâce, à une grève des cheminots italiens que je suis obligé à demeurer une demie journée à menton, sur mon chemin vers Venise. Là je découvre le Musée Cocteau, qui venait à peine d’être inauguré. Des salles aériennes, immaculées par le soleil qui joue à cache-cache avec une intelligente alternance de vides et de pleins, où des extrais du mythique film « La Bête et la Belle » avoisine des lithographies et des poèmes manuscrits. Cocteau fut un monstre sacré et dans ces salles d’exposition il dompte de sacrés monstres qu’il a mis au monde.
Je dus aller à pied de Menton à Vintimille, en l’absence de moyens de transports. Les quelques kilomètres en montée, avec un gros sac à dos sur mes frêles épaules, furent moins pénibles que prévu car la vue est paradisiaque, le temps printanier et l’air distillé. C’est en piéton que je traverse la ligne frontière qui sépare la France de l’Italie, laissant à ma droite les deux postes de douane, devenu depuis les accords de Schengen obsolètes. Distrait par le splendide point de vue, qui me détournait sur où je mettais les pieds, que je me suis foulé la cheville sur un trottoir dont je n’ai pas assez bien estimé la hauteur. Je fis signe au mini bus bleu qui faisais la navette entre le poste frontière et Vintimille. Quelques minutes plus tard je me retrouve à la gare, réservant un billet pour Venise Santa Lucia, via Milan et un changement de train à Vérone…

Une ville musée
(Salle d’attente de la gare de Vérone, Italie 22 novembre 19h30)
Je suis encore dans cette ambiance Vénitienne, qu’aucun guide ne pourra décrire, des mots entendus, des odeurs senties, des images entrevues, des impressions figurées…des vitrines masquées, des cafés bondés, des hublots de bateaux embués. « Fondamenta Nuove », « Faro », « San Marcuola », « Salute », « San Marco »…comme les stations du métro parisiens ou les arrêts du tram de Nice ; « Opéra », « Vieille Ville », « Massena », davantage que de simples références géographique, elles structurent le séjour en lui donnant des images.
A Venise, on ne tombe pas malade, l’entorse à la cheville et les traces des lanières du sac à dos sont oubliées. Comment sentir une quelconque souffrance quand au Peggy Guggenheim, deux doigts séparent un vrai Picasso d’un fabuleux Kandinsky, que dans le mur d’en face un Magritte avoisine un Mondrian et que vous tournez le dos à un Jackson Pollock ? Là se trouve la plus grande concentration de chefs d’œuvres au mètre carré.  Des œuvres longtemps vues dans des anthologies sont à portée de rétine. Aussi luxueuse soit-elle l’édition d’un livre d’art, cela est incomparable de les voir de visu. Le coup de pinceau, le relief des couleurs, la proportion réelle…car c’est ainsi, à ce format là que Dali a réalisé « La naissance du désir liquide » ! Se mettre exactement à l’emplacement qu’occupa De Chirico quand il conçut son incroyable « La tour rouge ». Ce que le XXe siècle à le mieux peint se trouve ici. 


A quelques ponts du Peggy Guggenheim, La Galleria dell'Accademia, est un temple dans tous les sens du terme. Architecture majestueuse, salles immenses et prédominance de peintures à caractère religieux. Des hommes enturbannés ou en armes, des anges volants, des saints auréolés d’or, des christs crucifiés et des vierges immaculées. Un vrai silence de cathédrale règne parmi des personnages de catéchisme. Dans un couloir, plus loin, des tableaux de différentes factures, styles et époques me demandent quelques heures pour apprécier la minutie des œuvres. J’ai pris des dizaines de photos d’un tableau qui m’a surpris par son coté photographique au point qu’une responsable me pris a partie, insinuant que je suis en train de préparer un coup malveillant !!!
Les tickets d’entrée à ces musées, conservés comme des reliques, me permettent aujourd’hui de reconstituer le calendrier de mon séjour. Un peu plus loin l’église des Frari, à l’architecture purement gothique, met en scène des dizaines d’œuvres picturales dont "l'Assomption" du Titien et le "Triptyque" de Bellini dans leur cadre naturel ; une nef immense où on se sent minuscule vous prédispose à regarder ses œuvres d’une manière toute particulière.

Un festin de photographe
(Train Milano-San Rémo. 23 novembre 23h15)
Le train vient de partir avec quinze minutes de retard, le speaker de cette immense gare n’a pas cessé depuis tout à l’heure de présenter les excuses de la compagnie pour ce fâcheux contre-temps. Pour moi cela n’avait aucune espèce d’importance puisque je composais mon voyage aux grès de mon inspiration photographique, et j’avoue qu’à Venise je me suis offert un festin de photographies aussi abondant que délicieux. Rien ne pouvait plus m’allécher davantage, photographiquement cela s’entend, dans ces lendemains d’un si court mais intense séjour à la Lagune.
N’est ce pas une analogie plausible que de voir dans cette Venise, il serait réducteur de dire c’est une agglomération, une ville, un village…rien de toutes les catégories existantes ne s’y applique, adulée et haie, intensément représentée mais demeurant, somme toute, insaisissable comme tout ce qui vit dans l’eau, un espace in vitro ? Amniotique serait le mot que je cherchais depuis que ce 18 novembre à 7h du matin je foulai les quelques pas qui séparant le hall de la gare Santa Lucia du Vaporetto avec lequel je fis un tour préliminaire de la Lagune avec une majestueuse traversée du Grand Canal. A Venise chacun se sentira souverain, maitre des lieux, car il aura l’impression, on revenant chez lui, qu’il en a emporté un morceau.
Depuis ce hublot de ce train de nuit régional, qui me ramène à la frontière italo-française d’où je suis parti il y a un moment que je ne saurais déterminer, qui m’offre un infini chapelet d’éclairage public, je tente de me souvenir de ce que je viens juste de vivre.

Et si je n’étais pas photographe ?
Si je n’étais pas photographe comment pourrai-je me rappeler ce que j’ai visité ? « La Casa Corto Maltese », un des rares musées où il serait mal vu que le visiteur ne touche pas tous ce qu’ils voient ; on vous met entre les mains des fossiles plusieurs fois millénaires, des cloches tibétaines, des tissus ouzbeks, assis sur un divan mongol ou chinois, j’ai oublié. Un vrai butin d’aventuriers, on aurait dit l’arrière salle de cours d’Indiana Jones.
J’ai eu la chance de rencontrer Guido Fuga longtemps collaborateur de Hugo Pratt, bizarre ces deux patronymes qui se font échos avec leurs similitudes de nombres de lettres, génial dessinateur des architectures, uniformes, avions, bateaux des mythiques aventures de Corto Maltese.

L’espresso comme tic-tac
Mes journées à Venise étaient réglées par l’espresso que je n’ai pas pris deux fois dans le même local. Aucun ne ressemble à l’autre. J’ai une attirance vers les cafés, car un petit monde s’y crée. Derrière le comptoir on comprend avec quelle minutie tout cela fut agencée, le tenancier y mettant beaucoup de lui-même.
Chaque café a ses habitués, qui établissent la conversation sans même commander car ils prennent toujours « il sollito », c'est-à-dire ce qu’ils ont toujours consommé sans jamais déroger à la règle. L’un de ces cafés, le seul que j’ai visité deux jours de suite, sert un succulent et vivifiant café dénommé “Caffè della Sposa”. Il parait, qui pourrait remettre en doute une légende aussi charmante ? , qu’une jeune future épouse, dénommée Ninetta, allant vers l’église pour convoler en juste noces, s’est évanouie alors qu’on lui mettait sa robe de mariée. C’est en ingurgitant une tasse de ce breuvage, mélange d’arômes de différents pays ; Costa-Rica, Colombie, Guatemala, Brésil, Haïti, Inde, Éthiopie entre autres, qu’elle retrouva tout de suite ses esprits et ses forces. Depuis ce jour-là on baptisa ce nectar ; “Caffè della Sposa” en hommage à la jeune Vénitienne. Et pour ne pas faire du tort aux hommes, ce sont un jour des hommes et le lendemain des femmes qui servent derrière le comptoir, d’où ma dérogation à la règle.
Il me semble que c’est ce même jour que je suis allé visiter la « Libreria Aqua Alta ». Des milliers de livres, sur tous les sujets, sont disposés ça et là sur des gondoles, des baignoires ou des lavabos. Luigi Frizzo, le maître des lieux, qui sourit même quand il dort, a trouvé la parade pour parer aux fréquentes marées qui envahissent les quais et parfois les ruelles de Venise. C’est pittoresque mais surtout pas loufoque quand on connait les ravages que pourrait provoquer une « aqua alta » de plus d’un mètre de hauteur.

Première nuit à Venise
J’ai logé la première nuit dans un luxe strict, ce qui n’est pas forcément contradictoire. Une adresse réservée aux pèlerins de passages et aux touristes, acceptant de se conformer à une certaine convenance.  Propreté irréprochable, professionnalisme du personnel et la sensation d’être le seul hôte des lieux confèrent à cette première nuit à Venise tout l’attrait qu’il se doit.
Cette nuit là je sortis vers minuit, pour photographier les quais de la Place San Marco, il m’a fallu parcourir seulement cinquante ridicules mètres pour m’y trouver. Un privilège rare et étourdissant car à Venise tout est coté corrélativement à sa distance avec le Grand Canal ou la Place San Marco.
Une brume, de cinéma, enveloppait la Lagune, comme si à la nuit tombée Venise se blottissait dans une touffe d’ouate…un bijou conservé pieusement de génération en génération. Juste après minuit, les passants se font de plus en plus rares. Je croise quelques photographes venant, eux aussi profiter de cette ambiance hallucinante. Les yeux butent sur un mur invisible ajoutant à l’obscurité une pâleur fantomatique. Parfois un couple traine ses pas, surement leur dernière nuit, faisant peut-être des adieux solennels à Venise.
J’étais si grisé, par ce « filtre brouillard » qu’aucun fabricant de matériel photographique ne peut concevoir, que je n’ai pas retrouvé le chemin de mon hôtel.  J’avoue que je me suis donné à cœur joie en allant et venant sur les quais où sont amarrées les gondoles, sans lesquelles Venise serait une femme-tronc, essayant tant bien que mal, par ce froid glacial de photographier tout simplement ce qui est là, et mon repère, une petite église qui précédait la petite ruelle menant à mon gite, n’était plus clairement visible.

On ne se perd pas à Venise, on prend des chemins non programmés. 



Une ville hors catégorie
Toutes les autres villes semblent pousser depuis le sol, se développant en surface et s’agrandissant en hauteur. D’année en année Paris ou New York, Tunis ou Sao Paolo deviennent obèses et disproportionnées car garder la ligne n’a jamais été leur principale préoccupation. En comparaison, Venise, est un vrai top modèle, elle parait descendre directement du ciel, posée délicatement sur l’eau. Rien ne pourra venir, en intrus, se planter extra muros.  Élégante et fine, portant divinement ses habits, Venise n’a pas besoin de maquillages ni d’accessoires, elle fut toujours belle et l’âge lui donne un attrait magique. Le fait même que l’on évoque son probable engloutissement dans la Lagune, comme une maitresse qui n’est sûre que sur ses « peut-être », lui confère un charisme sans pareil. Elle pourrait, un jour, partir. Alors on tient à elle plus que tout !

On ne fait pas ses adieux à Venise…Car elle ne vous quittera plus
(Salle d’attente de la gare de Finale Ligura. 23 novembre 6h du matin)
Crevé de fatigue et manquant terriblement de sommeil je descendis du train dès l’annonce de la fin du parcours ferroviaire. Comme à chaque fois je me précipitai vers la sortie à la recherche d’un café afin de déguster un remontant et de fumer. Il était minuit, et je m’enfonçai dans cette ville déserte…pas un chat dans la rue, ni aboiement de chiens ou de crissements de pneus. On aurait dit une ville en état de siège, ou sous les ordres d’un couvre feu. Je cherchais en vain un hôtel, le seul dont l’enseigne est allumée n’a plus de chambres disponibles. La ville est si petite que très vite j’en fais tout le tour et je me retrouve à mon point de départ ; la gare. Et au lieu de trouver sur son fronton « Gare de San Remo », c’est « Finale Ligura ». Je compris alors la méprise Je croyais que « Finale » était la fin de la ligne, donc le terminus. Heureusement pour moi, la porte donnant sur le hall est fermée mais pas à clef. L’austère et spartiate salle d’attente avec ses trois bancs en bois était à cet instant une luxueuse suite d’un palace hors classe. Dehors un vent glacial soufflait sur les rails qui ne s’échaufferont que cinq heures plus tard avec le passage du train direction Milan. Mon sommeil fut haché par le cliquetis, imperceptible dans la journée car couvert par l’ambiance de la gare, du distributeur automatique de billets. Cinq heure pile, la cafétéria ouvre ses portes, j’étais leur premier client de la journée, puis une foule d’hommes habillés en jaune fluo débarqua pour déjeuner avant d’aller nettoyer la ville. Dans une gare tout semble être réglé à une graduation près d’horloge. Une demi-heure plus tard l’employé du kiosque à journaux arrive avec les quotidiens de la journée.

Retour à Tunis
Aujourd’hui je suis à Tunis et je relis ces phrases, que j’ai transcrites dans des halls de gare et des compartiments de train, sans vraiment avoir le sentiment d’avoir reproduit fidèlement avec la photographie ce que j’ai vu ni décrit objectivement les situations avec les mots justes. Que c’est triste d’être photographe à Venise ! Certaines situations, pourtant fréquentes, sont en dehors du domaine de la photo. Comment prendre en photo ces arrêts de vaporettos avec leur accostage dansant, ceux qui sont sur le pont feront surement un petit pas de deux. Le crépuscule doré, soumettant l’air à une variation de température fulgurante, réchauffe les yeux mais fait trembler les corps, le cœur s’embrase dans une chair qui grelotte.
A Venise on a l’impression que c’est la fin de tout. Venise : un bout de terre donnant sur le néant, aucune sensation du temps qui passe, ou qui ne passe pas. Celui qui visite la Sérénissime Venise  estimera qu’il ne vivra rien d’aussi intense. 


Venise n’est pas à emporter, elle se consomme sur place.

Hamideddine Bouali
5 décembre 2011

samedi 10 septembre 2011

Chronique sans Visa

Visa pour voir, laissez-passer pour comprendre

Dans les milliers de pages consacrées à la photographie, par les chercheurs, les journalistes, les étudiants, il est rare de trouver des études à propos de la perception des photographies d’une exposition par les autres photographes. Du premier regard, dès le pas de porte, en jauge l’affluence du public, la disposition des cadres, la distribution de l’éclairage et l’atmosphère qui y règne. Puis en s’approche davantage en freinant à la bonne distance afin d’avoir une vision qui englobe juste la photo qu’il faut ; sans avoir dans le champ de vision un bout du cadre voisin, on scrute la qualité du tirage, on cherche le meilleur angle pour éviter les éventuels reflets disgracieux puis, et à seulement ce moment là, le photographe ouvre ses yeux pour regarder.
Bien évidement je suis en train d’extrapoler aux autres photographes ce que je me suis surpris de faire à chaque exposition.
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"Temple des images", Église des Dominicains,Perpignan. 2 septembre 2011. Photographie Hamideddine Bouali
A Perpignan, et dès la première exposition, on se rend compte que l’organisation est d’une grande rigueur, que l’on soit confrère, passionné, commissaire d’exposition, journaliste ou public profane, tout est fait pour que l’on plonge tout de suite dans le monde du photographe. Des espaces magnifiques mais sobres, des lumières tombant naturellement sur les images comme une aura de sainteté, et la contrainte martiale mais salutaire d’agrandir toute les photos de toutes les expositions au même format.
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"Marche funèbre", Église des Dominicains, Perpignan. 2 septembre 2011. Photographie Hamideddine Bouali

Le monde exposé à Perpignan est, dans la majorité des photographies présentées, dérangeant. La détresse, le désarroi, la désolation, une suite de déflagrations, défenestrations, défigurations, décapitations : en un seul mot, commençant aussi par d, un drame permanent et à tous les étages…Après une quinzaine d’expos j’ai craqué et de guerre lasse j’ai décampé. Pourtant je ne suis ni claustrophobe ni âme sensible et ce ne sont pas quelques dizaines de photos, aussi choquante soient-elles qui pourront me décontenancer…ah ces mots en « D » ; lettre majuscule qu’il suffit de pivoter pour voir une pierre tombale ! Preuve que Je commence à avoir des visions. J’ai tiré mon appareil photo de mon sac et j’ai traversé la rue pour aller voir et photographier…Il se peut que cela soit peut être le contraire.
Il serait fort probable que les événements vécus en Tunisie, l’expectative des lendemains qui arrivent à grands pas ainsi que le sentiment que nous l’avons échappé belle jusqu’à ce jour m’ont jeté dehors de ses salles où le bruit des pas trainants des visiteurs était comme des gémissements de douleurs insupportables. 
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"Cycle de l'amour", Fontaine Maillol, Perpignan. 3 septembre 2011. Photographie Hamideddine Bouali

Bon maintenant trêve de formules un peu trop travaillées et disons les choses telles qu’elles sont. Visa pour l’image de Perpignan est le plus grand festival de photojournalisme au monde et cela se sent, se voit et se constate. La qualité des sujets, la témérité des photographes mise en scène par une organisation très bien rodée ont produit un concept qui a fait de Perpignan la capitale mondiale du scoop, du News, du people, du social Story selon la terminologie des agences photos ; dont la plupart tenait un stand au Palais des Congrès…concept qui a attiré plus de deux cents mille visiteurs l’année dernière.
Le soir venu les cimaises sont plongées dans l’obscurité et les photos sont livrées à eux-mêmes pour la nuit, à quelques pavés de là, plus de trois mille personnes assistent à une projection d’images de l’actualité de l’année. La prochaine fois quant quelqu’un dira « projection sur un écran géant » ; invitez-le à Perpignan et il y a de fortes chances qu’il reverra à la baisse son superlatif. Des reportages d’actualité ; dont une bonne centaine de photos de la Révolution tunisienne signées par des photographes d’agences et d’autres par des passionnés sélectionnée par l’I.F.C., des livres feuilletés, des histoires en images et des évocations ont tenu en haleine l’assistance dans un silence de salle d’examen.
Ballotté par des turbulences incessantes dans l’avion qui me ramenait à Tunis je me suis demandé laquelle, des centaines de photos vues, j’en garderai en mémoire. Cela pourrait n’être que le réflexe d’un photographe mais c’est en fait l’instinct de survie qui compose avec les moyens de bord.
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"Petits bonheurs", Église des Dominicains,Perpignan. 3 septembre 2011. Photographie Hamideddine Bouali

La photo d’un nouveau-né à peine sorti du ventre de sa mère, les petits bras levés et dont les minuscules doigts ouvert en éventail se détachaient lumineusement du fond m’éclaboussa par sa force et donna un coup de fouet à mon humeur pessimiste. C’était la troisième naissance d’une mère sidaique dont la photographe suivit les péripéties dramatiques pendant dix-huit ans.  
La durée d’un reportage comme contrepoint, antidote et souffre douleur, à l’instantané tranchant d’une photo c’est surement pour moi la leçon à retenir de ce chemin de Perpignan.

Hamideddine Bouali
Tunis 8 septembre 2011

jeudi 4 août 2011

Chronique judiciaire

Flagrant délit au Boulevard du Crime


Je ne suis ni un représentant de commerce prenant chaque jour le petit déjeuner dans un avion, ni un globe trotter ayant dans la poche une mappemonde en guise de carte du métro, encore une fois je l’affirme, et l’assume, je ne suis qu’un photographe essayant de faire des images justes…un peu comme mon père qui ne cesse de dire qu’il n’est qu’un modeste instituteur (1).  Pourtant cette année, l’année de mes cinquante ans, est assez particulière…en l’espace d’un mois je me vois, à deux reprises, invité à séjourner à Paris. Des courts séjours de moins d’une semaine dont j’ai fait de mon mieux pour en profiter au maximum. Je dois reconnaitre que je le dois à ceux qui figurent dans les photos que j’ai réalisées tout le long des premiers mois de cette intense année 2011.

La faute à Daguerre
Dans la dernière chronique (2) j’évoquais le « mythe » de Paris, et la séquence du film « La vache et le prisonnier » dans laquelle Fernandel, retenu en territoire allemand, avait la nostalgie de son « Paris », et des noms de stations de métro, dont la plupart conserve jusqu'à nos jours leur écriteau. En remontant de la bouche du métro « Les filles du calvaire », du nom d’un couvent, par une journée pluvieuse, on émerge au Boulevard du Temple.
Boulevard du Temple, Paris 1838, Daguerréotype de Louis Daguerre
Boulevard du Temple, Paris. 19 juin 2011. Photographie Hamideddine Bouali
 
Pour les photographes, en tout cas ceux qui se sont formés à la photographie en prenant des photos le jour et en feuilletant le soir venu les pages glorieuses de l’histoire de la photographie, ne peuvent ignorer la signification profonde de cette artère de la capitale française. C’est là, au coin de cette rue, que Daguerre a réalisé en 1838, la première photographie d’un être humain (silhouette en bas à gauche). Tout récemment des historiens commencent à étudier d’autres photographies, tous des portraits, réalisées bien avant cette date. Si les mythes ont la vie dure souvent cela s’explique, ce daguerréotype pour son côté mystérieux pour les profanes et mystique pour les passionnés, demeure dans l’anthologie comme l’acte fondateur de la photographie. Son lointain ancêtre signé Nicéphore Niepce « Point de vue d’après nature »(3) réussi en 1826, bien qu’incunable absolu pour le moment, parait froid, sans âme, une nature morte au sens biologique du terme. L’œuvre de Niepce, reprise dans les années 80 dans les mêmes conditions avait demandé huit jours d’exposition afin que le bitume de Judée, première substance sensible utilisée avant les dérivés de l’argent et aujourd’hui la silice, ne durcisse au contact de la lumière. Rien dans le paysage de Chalon sur Soâne pris par Nièpce ne pourrait nous indiquer un si long temps d’exposition, les deux flancs opposés qui sont également éclairés auraient put l’être en une demie journée d’insolation. Contrairement à « La vue du Boulevard du Temple », l’homme debout, dont les contours sont dessinés par un flou de mouvement, nous donne un indice sur l’encadrement possible de la durée d’exposition. Certains ont pris des loupes pour aller voir de plus près les détails de cet inestimable daguerréotype. Tout au fond on a dénombré de minuscules personnages, certains ont même décelé, à travers les lucarnes ouvertes, et dans les pénombres des chambres, des silhouettes fantomatiques. Les plus perspicaces veulent démontrer que ce monsieur n’était pas en train de se faire cirer les chaussures, explication que l’on retrouvait dans toutes les histoires de la photo depuis un siècle et demi, mais attendait le remplissage d’un seau car la forme que l‘on croyait être un réverbère était en réalité une fontaine publique.
Avant de s’appeler « Boulevard du Temple » cette artère parisienne portait un nom très cinématographique : « Boulevard du Crime », où se situait en ce début du XIXe un nombre important de salles de spectacle. La photographie et la mort ont toujours fait un houleux ménage.

L’année de ma naissance

Nous avons tous une nostalgie de l’histoire. Qui de nous n’a pas été intéressé par ce qui s’est passé l’année de sa naissance. Au point que les éditeurs republient les « Une » du jour de votre naissance, et que certaines cartes de vœux rappellent les évènements de chaque année du XXe siècle.
Je me trouve bien né, car ce 1961 a été une des années les plus marquantes du XXe siècle.  L’affaire de Cuba, le premier homme de l’espace, le Mur de Berlin, naissance d’Amnesty internationale, on pouvait voir dans les salles obscures : "Les Misfits", "West Side Story," "Rocco et ses frères", "L'Année dernière à Marienbad," "Exodus"….et un procès exceptionnel, celui d’Adolphe Eicheman.
Encore une fois, on me critiquera de regarder trop mon nombril, ceux là oublient-ils qu’un blog c’est avant tout un aparté ?

Jugez Eichmann
La documentation distribuée au publique présentait le procès en ces termes : « Le 11 avril 1961 débutait à Jérusalem, l’un des procès les plus spectaculaires de l’histoire contemporaine : celui d’Adolf Eichmann (4). Alors que la plupart des pays européens cherchaient tant bien que mal à refouler les souvenirs de la Seconde Guerre mondiale, l’annonce inopinée de la capture puis du jugement d’un homme présenté, non sans exagération, comme l’un des principaux architectes de la « Solution finale », rouvrait un dossier resté en suspens depuis Nuremberg. Événement total, entièrement filmé, le procès d’Adolf Eichmann, l’un des coordinateurs de la politique nazie d’extermination des Juifs, a connu un retentissement considérable »(5). Face à l'esthétisation de la politique par les fachistes, il fallait répondre par une mise en forme de la justice.
La mission d’un commissaire d’exposition est toujours grisante, il est appelé à mettre en scène une exposition. C’est lui qui habille les œuvres et rend leur visibilité évidente. Pour « jugez Eichmann », la mission était extrêmement ardue, car cela se réduisait à répondre à la problématique : comment faut-il procéder pour donner à voir un procès ? Quant il s’agit d’une exposition documentaire une autre donne est à prendre en considération, la convocation des faits d’une manière scientifique. Le commissaire d’exposition se trouve dans le cas de l’exposition « Jugez Eichmann » devant un troisième défi, celui des émotions.

Deux salles communicante, l’une claire, lumineuse mais labyrinthique communiquait avec une enceinte noire équipées d’écrans…là des mots, des témoignages, de l’écriture, plus loin les images, les sons. Presque des choix à caractères bibliques pour mettre en place les tenants et les aboutissants du procès. Scénographie sobre, précise, aucune virgule ne dépasse rien n’a été fait sur les murs pour émouvoir…mais le visiteur en sort tétanisé, incrédule, croulant sous le poids d’une histoire que chaque être humain ne peut ni ignorer ni nier.
Cette exposition parait avoir été signée par la même main que celle qui a conçu les murs qui accueillent chaque visiteur pénétrant au Mémorial de la Shoah. Des murs aveugles, couleur gris craie, où des milliers de noms parcourent la surface depuis votre pied et dépassant la taille d’un individu normal. 
Mémorial de la Shoah, Paris. 19 juin 2011. Photographie Hamideddine Bouali
Dans cette exposition consacrée à la commémoration du jugement de Eichmann tout comme dans ces pierres tombales, un seul mot d’ordre semble avoir été soufflé par la mémoire aux maitres d’œuvres : pureté de la construction…il en découlera automatiquement la compassion. C’est au visiteur de s’émouvoir pas à l’exposition.
Je sais que beaucoup, à la lecture de cette chronique vont me conseiller de revenir à mon Lumix, de faire des photos et de me taire.
Pourquoi faut–il s'émouvoir ? parce que cela s’est passé au milieu d’un siècle que l’on voulait civilisé, parce que l’histoire a pris note que tous les autres massacres l’ont été pour des raisons économiques, colonialistes, impérialistes ou hégémoniques…dans le cas du massacre des juifs d’Europe aucune de ces raisons n’est plausible. Quant on tue des enfants même pas en age de marcher ou des vieux à quelques années d’une mort naturelle, cela ne peut avoir aucune explication de quelque nature que ce soit.

Effets personnels
Autour d’un café dans un quartier de Paris dont j’ai oublié le nom, avec un ami photographe nous évoquions ce pan de l’histoire, les camps d’extermination nazis, et il insista particulièrement sur une image qui l’a marqué. Une image d’amoncellement d’objets, là un tas de bagues, plus loin des lunettes enchevêtrées à côté d’un nombre incalculable de dents en or et en argent. Les photographes ont cette particularité de voir autrement et de s’émouvoir différemment face aux images.
Effectivement, quel scandale que d’additionner des effets personnels ! Mettre ensemble ce qui ne peut jamais être voisin. Voilà où réside le scandale de l’Holocauste ; la mise à mort étant devenue une industrie effaçant la notion même d’individu ; que l’homme a mis tant d’années à construire.
On avait coutume de situer le début de la civilisation à la mise sous terre de l’homme à sa mort. Ce jour là la civilisation humaine était née ; l’homme appris ce qu’est la mort, ce qu’est le temps…ce qu’il est et d’avoir une sépulture individuelle. L’individu pouvait se vanter, alors, de ne plus faire partie du commun des mortels mais de posséder un nom propre. En 1942, rafler des milliers de personnes, sans faire aucune exception, les massacrer puis les ensevelir ensemble était le retour à l’âge antédiluvien. Comment ne pas y voir la fin des temps !
La Nuit de la Saint Barthélemy, les Romains saccageant Carthage, les Espagnols supprimant les indiens, les impérialismes avalant l’Afrique, la bombe atomique effaçant Hiroshima, les Tutsis et les Hutus croisant les machettes, les Américains violant l’Irak…l’histoire est une suite d’assassinats à plus ou moins grande échelle. Voilà pourquoi je ne peux comprendre les gouvernements successifs d’Israël, car ayant été victimes de la machine de guerre la plus abject que le monde avait connu, comment se fait-il qu’ils soient à leur tour bourreaux ?
Un procès sert, en définitive, à montrer la vérité. Dans le cas du procès de Eichmann on aurait pu s’en passer, car la vérité était connue et l’accusé lui-même n’a pas nié les faits…alors pourquoi ce procès ?      
Ben Gourion avait voulu que le procès Eichmann soit l’acte fondateur d’Israel car il construirait une passerelle entre le passé des juifs et leur futur.
En sortant de l’exposition je me rappelle vaguement de ce que Jean Daniel avait dit dans un de ces célèbres éditoriaux qui disait en substance : pourquoi s’en prendre aux juifs d’avoir si intensément commémorer la Shoah, rien n’empêche les autres peuples, victimes d’injustices d’en faire autant.

Tout est image
Depuis la célèbre scène du Boulevard du Crime, le monde ne peut accomplir un pas sans qu’il soit accompagné par le déclic d’un preneur d’images. Les révolutions arabes, celles en cours d’accomplissement ainsi que celles en gestation, ont apporté un démenti cinglant à tous ceux qui croyaient que l’Orient avait mal compris l’importance des images.
Aujourd’hui ce n’est pas seulement à un réveil arabe que nous assistons, les centaines d’initiatives citoyennes qui ont vu le jour ainsi que la créativité artistique qui se déclare, démontrent bien que le monde arabe longtemps sous la botte de pouvoirs castrateurs couvait ces cris, freinait son élan et retenait son souffle. 

"Sms-moi", Tunis, le 7 juillet 2011. Photographie Hamideddine Bouali

Demain, beaucoup plus que le changement de régimes politique ou l’émancipation des hommes que le reste du monde va découvrir, mais d’une nouvelle image du Monde Arabe, un portrait inédit. Aux oubliettes le cheik jouant des milliards aux casinos de Monaco, achetant palaces et yachts sans jamais les habiter, place aux jeunes bardés de diplômes, indifféremment homme ou femme, habillés en tee shirt et jean tout en étant chefs de leur star up,  travaillant sans relâche pour le bien de leur pays…ceux là seront, pour l’Occident, beaucoup plus redoutable que les combattants en kalachnikov.
Hamideddine Bouali
4 aout 2011

(1) http://du-photographique.blogspot.com/2009/06/bon-anniversaire-monsieur-papa.html
(2) http://du-photographique.blogspot.com/2011/05/chronique-parisienne.html
(3) http://du-photographique.blogspot.com/2009/12/chronique-xl.html
(4) http://fr.wikipedia.org/wiki/Adolf_Eichmann 
(5) http://juger-eichmann.memorialdelashoah.org/

mardi 31 mai 2011

Chronique parisienne

Chronique parisienne

Je laisse un ciel nuageux à Tunis, pour aller à Paris où le temps est meilleur. Mais je n’aime pas Tunis pour l’azur de son ciel, ni pour l’odeur de sa Médina, où pour la douceur de son climat…J’aime Tunis comme on aime son visage. 



"Passage aérien", Aéroport d'Orly-Sud, Paris 24 mai 2011. Photographie Hamideddine Bouali




Ce 2011 a infligé un camouflet à tous les voyants et l’astrologie s’est encore une fois trompée. Nous n’en sommes encore qu’au premier tiers et les événements enregistrés sont d’une exceptionnelle ampleur. Après le temps des tyrans déchus, voici venu le temps des grands hommes, disons célébrité, anéantie au propre comme au figuré. A chaque Une des journaux, ce sont des millions de vies qui se trouvent chamboulées, les conséquences sont au moment où je rédige ces mots, en plein ciel, encore impossible à estimer.  Que va nous réserver l’été 2011 ?
Encore une fois c’est l’effet papillon qui prévaut. Quelles seront les conséquences d’un acte intime, accompli en privé lors d’un congé par un haut responsable sur le couffin de la ménagère espagnole ou grecque ? La théorie du chaos pourra y apporter une solution mais nous n’en voulons pas car le monde sera alors comme ces jeux vidéo à scenarii, où quoi que fera le joueur il ne pourra jamais sortir du cadre dans le quel le concepteur l’a circonscrit ! 

 

"Les Français", Rue de Rivoli, Paris 21 mai 2011. Photographie Hamideddine Bouali
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Je me rappelle encore d’un roman étudié à l’université qui m’a bouleversé. Qu’a voulu dire Diderot en écrivant « Jacques le fataliste et son maitre » ? Sommes-nous des pantins ? Avons-nous prises sur notre présent et donc sur notre avenir ? A supposer que tous les éléments du présent soient connus, caractère des individus, température du sol, heure de passage des oies sauvages, nombre de cris du coq, poids d’une goutte de pluie….pourrait-on connaitre ce qui arrivera ? Même si un jour un supercalculateur puisse livrer après un temps X la prédiction pour un temps Y, tel que Y soit évidement supérieur ou égal à X, je ne voudrais absolument pas être mis au courant.  

 
"A la Cartier Bresson", Quai de Seine, Paris 21 mai 2011. Photographie Hamideddine Bouali
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Hasard et Paris
Rare sont les métropoles qui ont été un rôle dans des films, sujets dans des romans, idée dans des poèmes autant que Paris. Pendant quatre jours j’ai été un peu Marcel Martin dans « La Traversée Paris » parcourant, contre la montre, une ville irréelle, entendu à chaque descente dans une bouche de métro Fernandel citer les stations aux noms particuliers : « …les Filles du calvaire », entrevu sur le Quai des Orfèvres le reflet d’un enjoliveur d’une voiture de la police ou du gang des tractions. Dans une vitrine de saint Germain des Près je vois le reflet d’Eugene Atget derrière son gros appareil photo en bois. Sur les quais de Seine je joue du coude avec Doisneau. Devant le parvis de Notre de Dame de Paris je me décale afin d’eviter d’avoir dans le champ la Bosse de Quasimodo. Sur le toit de l’Arc de Triomphe je photographie Esmeralda posant pour son Phébus. Aux abords du Louvre le visage de Belphégor à peine perçu derrière une gigantesque colonne, me glace d’effroi. Les chiens me font penser à Erwitt et les enfants à Cartier Bresson. A chaque passage d’un bus je cherche en vain L’abonné de la ligne U ! Sur les Champs Élysée la voix de De Gaulle résonne encore : « Paris brisée ! Paris martyrisée ! Mais Paris libérée ! » couvert par les vivats des spectateurs de la dernière étape du Tour de France.
Chargé par ces souvenirs, ma photographie se trouve cernée par des images et des sons qu’il est difficile de s’en libérer, d’ailleurs je n’essaie pas de le faire car je me sens comme un écolier dans une salle de classe décorée par des cartes du monde, des images de paysages et des phrases en lettres géantes.

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"Esméralda posant pour Phébus", toit de l'Arc de Triomphe, Paris 22 mai 2011. 
Photographie Hamideddine Bouali

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 A Paris, les photos se ramassent à la pelle en toute saison et les surprises jouent à cache cache aux coins de chaque rue. D’une manière impromptue je me trouve face à une réunion très Belle Epoque d’amoureux de la bicyclette, A coté de tambours de la première édition du « Festival éthique et solidaire », au milieu d’un marathon de dégustateurs de vins ou témoin d’un mariage sur le Pont des Arts…Difficile d’être mauvais photographe à Paris. 
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"Le Baiser du Pont des Arts",  Paris 23 mai 2011. Photographie Hamideddine Bouali


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Le Parvis de l’Hôtel de Ville, sur le lieu de l’exposition « Enfin libre » conçu par Michket Krifa, dont j’ai découvert la qualité de commissariat depuis les années Ghar el Melh, j’ai croisé des centaines de Tunisiens venus voir ce qu’ils ont manqué ! Là dans cette foule dense, j’aperçois un visage qui m’est familier, c’est Mr Jean Daniel, le célèbre éditorialiste du « Nouvel Obs », dont j’ai toujours admiré la sagesse des idées et l’élégance des mots. Je l’invite à regarder mes photos. Malgré sa fatigue et la chaleur il accepte de bon cœur semblant avouer « je ne suis jamais assez fatigué pour la Tunisie ». Je n’oublierai pas de si tôt son regard, un mélange de méditerranée et de Paris, m’écoutant avec une affection à peine cachée…son amour pour la Tunisie date d’avant ma naissance et il n’avouera jamais qu’il est pour quelque chose dans le sursaut qu’à connu la Tunisie ! Ces appels répétés aux hommes politiques, qui ne l’ont pas écouté, resteront dans l’histoire comme une prise de position désintéressée, courageuse et clairvoyante. 
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"Enfin libre", Parvis de l’Hôtel de Ville de Paris 21 mai 2011. Photographie Hamideddine Bouali



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Soiré cinéma avec Gael…
Gael Coto est un habitué de Ghar el Melh, et bien qu’il ne fût du voyage que pendant deux éditions, il n’a pas oublié une seconde de son séjour. Gael est un de ces incollables du cinéma. Il pourra vous citer la marque des « Parapluies de Cherbourg », la rue où habite Amélie Poulain, et les répliques des films de Truffaut qui ont été supprimées au montage…ou presque ! Il me fait découvrir pendant une longue nuit « spécial cinéma » deux films à ne pas manquer pour un photographe : « Yoyo » de Pierre Etaix, faussement « début du siècle » alors qu’il fut tourné en 1964 et le « Voyeur » un film de Michael Powell réalisé en 60 mais qui parait avoir été fait vingt ans plus tard. Une nuit particulière où le temps semble ne plus obéir à la flèche qui le porte. 


"Légoland", Bibliothèque François Mitterrand, Paris 24 mai 2011. 
Photographie Hamideddine Bouali

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Matinée photo avec Claude
Le lendemain, rendez-vous avec Claude Iverné, un autre ancien de Ghar el Melh. Une grande balade nous mena de l’hôtel de Ville de Paris à la Bibliothèque François Mitterrand. Lui muni de son Leica qui fait très parisien et moi avec mon inséparable Lumix sentant encore le lacrymogène de Tunis. Longeant les quais de la Seine, escaladant des escaliers en tout genre afin de réaliser une prise de vue devant un « Dégage » tagué sur la façade d’un vieil immeuble qui fait de la résistance, malgré les injonctions répétées de la Mairie. Le nom de la Tunisie deviendra-t-il symbole de résistance supplantant le mythique portrait du Che ? Dans ce quartier, qui semble avoir été construit en Légo, la maison de Claude Iverné fait figure de chaumière de conte d’Anderson. De l’extérieur le contraste est donc saisissant, dedans il l’est davantage car Claude Iverné est un des derniers photographes qui fait ses tirages lui-même. Dans sa cuisine, le placard qui aurait dû contenir de la vaisselle de Limoges, contient un laboratoire avec des produits de développement faits maison. Matinée très intense en compagnie d’un photographe qui a magistralement montré le Darfour ; sa photogénie et sa misère.
Les amis servent à faciliter les entrées. C’est Patrick Zachmann, photographe de Magnum qui a dirigé un workshop à Tunis en avril dernier qui me permit, à ma demande, une visite guidée de la prestigieuse agence. Amine Landoulsi et Wassim Ghozlani m’accompagnèrent dans cet inoubliable pèlerinage. Feuilleter les albums des planches-contacts, toucher les tampons de copyright de ces mythes du photojournalismes, discuter avec ceux qui ont côtoyé Salgado, Burri ou Nachtwey seront d’impérissables souvenirs.
A quelques pas de là, je rencontre Ferid Bouguedir, le Monsieur cinéma de chez nous, il venait de Cannes et nous échangeâmes quelques mots à propos du film tunisien « Plus jamais peur ». Je lui décrivis la projection au « Village jasmin » de son « Été à la Goulette » qui a fait couler des larmes de nostalgie et provoquer des rires de bonheur.
Dans ce mois de mai très chaleureux, Paris fut très tunisienne.


Hamideddine Bouali
20 et 31 mai 2011
Album photos de Paris consultable sur facebook même sans être membre :  
http://www.facebook.com/media/set/?set=a.1576534553091.62419.1827421781&l=807b4a91d3 

lundi 9 mai 2011

La 6e exposition personnelle

Révolution à la tunisienne...le fil rouge

Cette exposition ne reviendra pas sur l’actualité qu’a connue la Tunisie tout le long de ce début d’année, mais uniquement sur ce qu’un tunisien, ayant entre les mains un appareil photo, a vu. Toute la nuance est là, les photographies ne sont qu’une trame autour de laquelle on pourra composer divers histoires… Maintenant le fil rouge est entre vos doigts, cela pourrait évoquer une des artères d’un corps vivant, un brin de ce drapeau national jamais aussi adulé ou la limite, forcément ici celle de la mémoire, au-delà de laquelle c’est le noir de l’oubli. La photographie étant l’unique antidote contre l’amnésie et la meilleure parade face à l’ingratitude. Ce sera à vous de voir, car dans une galerie d’exposition beaucoup plus qu’aucun autre lieu public…le visiteur est souverain.
Concevoir une exposition c’est surtout chercher une cohérence, entre des photos constituées en corpus et cet ensemble avec l’espace d’exposition choisi. L’intérieur de Mad’Art est un volume assez particulier ; hall d’entrée plaisamment éclairé, il ne convient pas à toute genre d’exposition. Deux murs qui se font face, et qui dialogueront forcément, et une devanture en demi-cercle parsemée d’ouvertures, formant une ligne de navigation aussi ludique que malicieuse. Ludique car on pourra y concevoir des parcours différents parsemés de bonnes surprises. Malicieux la nature de ces cimaises pourrait ravir l’attention du spectateur au dépends de ce qui est exposé. Il faut donc forcer le spectateur à suivre un parcours clairement balisé. D’où l’idée de ce fil rouge, fil d’Ariane à ne pas lâcher au risque de se perdre ou limite sur laquelle tout les défies se jouent et parfois se gagnent. D’autre part cette mire transperce de part en part les images, facilitant la localisation des punctums ; nom savant qui signifie que « le sens est là ». Une focalisation poussée à l’extrême ; aussi bien dans l’intérêt de chaque image que dans la chronologie de leur vision.

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Après avoir trouvé la logique de la mise en place des photos je me suis interrogé sur l’origine de « Fil rouge » locution souvent usité. Que ne fut ma surprise de trouver que c’est Johann Wolfgang von Goethe dans son célèbre ouvrage « Les affinités électives » qui fut le premier à inventer cette figure de style : « Tous les cordages de la flotte royale, du plus fort au plus faible, sont tressés de telle sorte qu'un fil rouge les parcourt tout entiers et qu'on ne peut l'en extraire, sans que l'ensemble se défasse, et le plus petit fragment permet encore de reconnaître qu'ils appartiennent à la couronne ».
Élégante manière, mais croyez-moi toute fortuite, de remercier le Goethe institut de Tunis qui m’a offert l’opportunité de montrer mes photos sans oublier la direction de Mad’Art pour leur accueil et leur hospitalité.
Hamideddine Bouali
29 avril 2011

Une exposition organisée par le Goethe-Institut Tunesien
Conçue par Hamideddine Bouali
Et présentée en collaboration avec Mad’Art, Carthage
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du 29 avril au 23 mai 2011. Espace Mad'Art, Carthage (station TGM Dermech)

mardi 22 mars 2011

Chronique déchirée

Vox populi, vox Dei (*)

Lost in Tunis(1)
Il existe des actes manqués qui sont plus réussis que s’ils étaient arrivés à leur aboutissement. Que pourrait-on mieux demander à une œuvre de l’esprit que de faire remonter à la surface des faits sociologiques pertinents qu’aucune autre méthode n’aurait permis de révéler ? Il n’est pas courant de rencontrer une situation, qui n’a duré qu’un peu plus d’une heure, si dense en enseignements qu’elle pourrait donner lieu à des thèses, des études et même un livre où aussi bien les raisons de l’acte artistique que les réactions seront analysés.

"Affiches", Bab B'har (Porte de France). Tunis 18 mars 2011, 7h09. Photographie Hamideddine Bouali

Artocratie où quand l’art veut prendre le pouvoir
Dans le site de l’artiste JR (2) on peut lire en guise de carte de visite : « JR possède la plus grande galerie d'art au monde. Il expose librement dans les rues du monde entier, attirant ainsi l'attention de ceux qui ne fréquentent pas les musées habituellement. Son travail mêle l'art et l'action et traite d'engagement, de liberté, d'identité et de limite ».
On sait que la photographie souffre d’une relative faiblesse, celle de son manque de spectaculaire. Une photographie est faite pour être regardée dans une galerie d’exposition ou dans un livre, elle nous accule alors à la passivité, au calme et à la rétrospection. Conscient de cela, JR a développé, que ce soit à Paris, en Amérique Latine ou en Palestine, des idées nouvelles, « fouettées », audacieuses qui déplacent et reconfigurent l’acte d’exposer. Au lieu d’être l’aboutissement d’un travail d’artiste, elle devient la clé de démarrage mettant en branle un processus dynamique, dont on ne contrôle plus les ressorts.   

"Regards", Bab B'har (Porte de France). Tunis 18 mars 2011, 7h33. Photographie Hamideddine Bouali
Ceux qui ont mon âge se rappellent le feuilleton Dallas et forcément du méchant le plus détestable jamais créé dans une fiction. JR Ewing fils aîné d’une famille de milliardaires texans possédant puits de pétrole et biens immobiliers, qui s’ingénie à torturer tous les membres de sa famille. L’acteur Larry Hagman, qui joua le rôle de JR, était si bon acteur que l’on tenta de l’assassiner !

Intentions artistiques
Le projet de JR intitulé « Artocratie » est argumenté en ces termes : « Les évènements qui ont secoué la Tunisie début 2011 expriment un profond désir de changement de la part de la population tunisienne. Depuis cinquante ans, les portraits affichés dans les rues étaient ceux du président (Bourguiba, puis Ben Ali). Depuis cinquante ans, les villes les plus importantes étaient la capitale, et la ville d’origine du président. Depuis cinquante ans, la population avait peur du Ministère de l’Intérieur, endroit duquel on ne savait jamais si on allait sortir. Aujourd’hui, les Tunisiens veulent recouvrir le Ministère de l’Intérieur avec des portraits de citoyens de toute la Tunisie. Le peuple reprend le contrôle de son destin, la parole, et le droit à son image. La révolution tunisienne a pris de l’ampleur grâce aux milliers de photos transmises et partagées sur Internet et les réseaux sociaux, ce qui souligne plus que jamais l’importance des images. Artocratie offre à tous les Tunisiens une manière originale d’afficher leur désir de changement, par le biais de l’art contemporain, et invite toutes les composantes de la population à formuler cette volonté de renouveau, en répondant à une question simple sur leur avenir. Cette question n’est pas politique mais plutôt personnelle. Par exemple, « qu’est-ce que tu désires pour tes enfants ? », «qu’est-ce que tu aimerais que les gens pensent de toi ? », « comment imagines-tu ton pays en 2030 ? », «comment tu définis la liberté ? », « qu’est-ce qui te rend heureux ? ».


"La photographe Sophia Baraket expliquant l'exposition", Bab B'har (Porte de France). Tunis 18 mars 2011, 7h12. Photographie Hamideddine Bouali
Formulé ainsi le projet est alléchant, ambitieux et prometteur. L’audace du projet se situe à plusieurs niveaux, et surtout par le choix de la date : maintenant alors que la Tunisie n’est pas encore complètement stabilisée. On signale encore quelques scènes de rue échappant, pendant un temps plus ou moins long à tout contrôle, des manifestations à caractères politiques et surtout un comportement incohérent ; voitures mal garées ou roulant à contre sens, étalages sauvages sur la voie publique, affichage et tag sur les murs d’enceinte d’institutions officielles. Il me semble que tout cela avait été pris en compte par l’équipe de JR et considéré comme étant un tremplin pour la réussite du projet.

Les faits
L’équipe de collage d’Aristocratie a entrepris, aux premières heures de la journée du 18 mars 2011, de placarder sur Bab Bhar (la Porte de France) des portraits géants de personnes qui ne sont pas connues du grand public. Les passants ; enfants, jeunes et adultes, ont, sans violence ni précipitation décollé toutes les images. A 8h07 rien ne restait de ce qui a été collé, les fichiers-images numériques ont cet avantage de contenir ce détail qui s’avère utile pour ce cas de figure qui s’apparente à un procès-verbal. La veille, au Kram, le même phénomène a été constaté mais avec une certaine violence verbale, et ce, malgré les explications de l’équipe de collage encore sur les lieux.

Réactions
J’ai publié un album-reportage intitulé « Artonyme »(3), à propos de ce qui s’est passé,  qui a été abondamment commenté, ce qui est déjà un signe de bonne santé, une démonstration de la réactivité des internautes. Parmi des dizaines de réflexions de toutes natures(4) je retiendrais un échange qui me semble emblématique :

Youssef El Behi : « Pour quelle raison ont-ils enlevé les portraits ? »
Marimen Mimi  : « Pour quelle raison les ont-ils mis ? »

"Poster géant", Ex-Place 7 Novembre-Tunis. Tunis 7 novembre 2009. Photographie Hamideddine Bouali

Ces deux commentaires m’ont éclairé davantage sur les raisons profondes du projet de JR, qui me semble axé sur l’interrogation, le questionnement, il est à l’opposé de ce qui était courant de voir ou de lire dans la rue. On n’a longtemps rencontré que des affirmations que personne ne pouvait remettre en question ; des images géantes des présidents, des affiches de spectacles et des banderoles à caractères politiques…ces placardages étaient des réponses aux questions : Qui est le président ? Où et quant aura lieu tel spectacle ? Qui commande le pays et avec quels credos déclarés ? Aujourd’hui le tunisien ne veut plus de réponses tombés du ciel ! Il veut que tout passe par lui, aussi bien les interrogations que les réponses.

"Face à face", Bab B'har (Porte de France). Tunis 18 mars 2011, 7h21. Photographie Hamideddine Bouali
Concordia civium murus urbium (**)
La rue est devenus depuis janvier une propriété privée de chaque Tunisien, une dépendance de leur maison…La Révolution est née et s’est développée non pas dans les locaux des partis, ni dans les salles de réunions des syndicats, ni depuis les bureaux d’exilés à l’étranger mais sur l’asphalte des artères de Tunisie - citons Kasserine, Thala, Sidi Bouzid et Tunis - encore tachés de sangs et sentant le lacrymogène. Pas un jour ne passe sans qu’il y ait une manifestation, pour la laïcité, contre un gouvernement ou pour « dégager » un ambassadeur ; revendications et protestations ne se sont pas interrompues. Le degré le plus élevé de la manifestation est le Sit-in, et la Place du Gouvernement à la Kasbah en a vu deux d’une ampleur populaire impressionnante et d’une efficacité redoutable au point que les demandes ont été, dans leur principe, toutes écoutées et mises en application. Si on ajoute à cela le fait que les Tunisiens ont été appelés à la mi-janvier pour suppléer aux forces de l’ordre, afin de garder leur famille et leurs biens pendant le jour comme de nuit et ce, au péril de leur vie et pendant le couvre-feu, on peut alors comprendre avec quelle force ils considèrent que la rue, qu’ils ont occupée puis défendue, deviennent si importante à « posséder ». Cette légitimité est, aujourd’hui, encore d’actualité… chaque Tunisien semble dire « touche pas à ma rue ».
"Le Petit vaillant patriote", Le Bardo. Tunis 15 janvier 2011. Photographie Hamideddine Bouali

La guerre des images a bien eu lieu

Sortir le matin de la Médina pour se trouver nez à nez avec des visages de cette taille, sans les avoir prévenue...allait forcément pousser les habitants à les décoller.
Je vais tenter une comparaison hasardeuse, en comparant Bab Bhar (Porte de Fance) à un monument sacré, beaucoup plus « intouchable » qu’un monument archéologique, sa forme et le fait que l’on peut circuler tout autour peuvent lui donner une immunité, voir des privilèges, qu’une façade d’immeuble n’a pas. Historiquement Bab Bhar, qui fut à l’avènement du protectorat baptisé Porte de France, a vu bien des défis, sinon comment comprendre l’installation en 1925, là à l’entrée de la Médina traditionnelle et musulmane, de la statue du cardinal Lavigerie tenant une immense croix, outrageusement chrétienne ? Les étudiants de l’Université de la Zitouna, située à quelques dizaines de mètres de là, manifestèrent et protestèrent au point que certains furent violemment arrêtés et emprisonnés pour trouble public.
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Statue du cardinal Lavigerie, actuellement Place de la Victoire. Vue coté ville moderne. Début des années cinquante. Photo DR
 
Statue du cardinal Lavigerie, ex-Place de la Bourse, actuellement Place de la Victoire. Vue coté Médina. Collection personnelle Bertrand Bouret. Photo DR
Une idée aussi à creuser serait celle de la perception des images dans une société arabo-musulmane. Les images brutes, sans légende et sans titre, sont d’une force inouïe. Promenons-nous à Tunis, ou ailleurs, les affiches de spectacles, les « Unes » des journaux et les réclames publicitaires sont toujours accompagnées par de la littérature. Les seules photos muettes sont celles des dictateurs. Elles jouent sur la persistance rétinienne, le matraquage et le gigantisme. Pas besoin de savoir lire pour les assimiler, les bébés comprendront aussi. Dans les dictatures, l’apologie d’un individu, le culte d’une personnalité est arrivé à un point tel qu’il est semblable à de l’adoration commandée. Les photos géantes de personnes sont donc de triste mémoire…Il est encore trop tôt pour en accepter de nouvelles, même si les intentions sont différentes et manifestement louables. Témoin de ce qui s’est passé, je peux sans trop me tromper, juger que les protagonistes ont sans violence, ni écart de langage, avec minutie et concentration décollé toutes ces images. Aucun n’a essayé de se dérober à mes prises de vues. L’effort dépensé a été fait comme un geste citoyen, révolutionnaire, et donc sûrement, à leurs yeux, valorisant, à l’opposé même d’un acte de vandalisme ou de détérioration de biens publics. La présence de médias, une équipe télé et moi-même, a sans aucun doute, non pas encouragé les hésitants, mais permis une théâtralité des gestes !

A portée de main
Mettre ces images à portée de main a inéluctablement invité les passants à s’en approcher, il suffit que l’un d’eux trouve leur affichage inopportun, pour une quelconque raison, il fallait s’attendre que cela aller susciter, encourager et sans aucun doute inviter les autres à faire de même. Deux possibilités s’offraient aux passants, qui sont dans tous les cas des plus-values, soit gribouiller ou dessiner sur les photos soit les déchirer. Il n’y avait pas d’autres alternatives. 

"Minutie", Bab B'har (Porte de France). Tunis 18 mars 2011, 7h27. Photographie Hamideddine Bouali
Depuis le 14 janvier 2011, le Tunisien est conscient que l’histoire se fera avec l’actualité de son quotidien. Une question fréquemment posées ces derniers temps est : « Mais où étiez-vous le 14 janvier ? ». Elle sous-entend que l’interrogateur était devant le Ministère de l’Intérieur. Cette concentration inhabituelle d’évènements a déclenché une course à la figuration, chacun voudrait être là où l’Histoire se fait. Et l’Histoire se fait en présence des Médias.
Le Tunisien qui fut ignoré par les médias locaux, lesquels étaient soumis à une pression monstre par l’ancien régime, a pris le contrôle de sa part de l’opinion public, il est conscient, pour la première fois, que sa voix fait partie réellement de la « Vox populi ». Dans plusieurs micros-trottoirs certains Tunisien justifient leur mécontentement par le fait qu’ils n’ont pas été consultés préalablement avant la nomination d’un responsable ou la prise d’une décision.  Le  tunisien est conscient qu’il est le un dix-millionième des tunisiens et qu’il compte beaucoup plus dans la totalité des habitants qu’une autre personne habitant un pays plus peuplé. Les prochaines élections verront un taux de participation incroyablement élevé.

Aujourd’hui, après que l’on ait choisi pour eux, voté à leur place, forcé à applaudir, le Tunisien refuse le consensus, ne veut pas entendre parler de majorité, qui sent le coup monté, ce qui le pousse par réflexe à dire « Non », parfois bien avant d’avoir eu connaissance des détails. Des centaines de responsables fraîchement nommés ont été chassés de leur bureau, des politiques ont été, eux aussi, accueillis par le mot « dégage ». Le « Non » en attendant d’y voir plus clairs semble préférable au « Oui » ouvrant la porte à tous les excès. Le peuple n'acceptant plus un acte imposé, aussi esthétique soit-il, il ne veut plus que l’on l’invite à regarder seulement, il veut prendre part, il veut voter, il veut choisir, il veut décider, ce comportement est tout à fait compréhensible après qu’il fut, pendant un demi siècle, ignoré et écarté de la vie publique !

Le projet aurait pu se dérouler autrement si les photos avaient été accrochées plus haut. Elles seraient encore là, mais je n’aurais pas pu effectuer un reportage particulier, il n’y aurait pas eu ce flot important de commentaires sur Facebook, ni l’analyse pertinente d’Adeline Chenon Ramlat(5) ni celle-ci. Nous aurions surtout manqué d’assister à l’affirmation de l’appartenance, de la citoyenneté et du « Moi révolutionnaire » d’une trentaine d’individus, sortis des dédales de la Médina et repartis dans le labyrinthe de la ville moderne, sans avoir signé leur œuvre.

"Générations ", Bab B'har (Porte de France). Tunis 18 mars 2011, 7h53. Photographie Hamideddine Bouali

JR de Dallas et JR de Tunis ont une seule chose en commun, l’un comme l’autre suscite un vif débat. Dans les fictions, il est toujours plus aisé de jouer le « Gentil », généralement ennuyeux et fade que les « Méchant », baroque et imprévisible… 
"Le reste de la division", Bab B'har (Porte de France). Tunis 18 mars 2011, 8h03. Photographie Hamideddine Bouali
...Aujourd’hui les scénaristes trouvent que cette division manichéenne entre méchant/gentil, qui fait très conte de fée, est dépassée. Ils ont donc inventé un nouveau profil de personnage : ce sont les « bons méchants » et encore une fois ils ont visé juste à l’instar du succès planétaire du « Dr House ». Ce médecin réussi par des méthodes déplaisantes, pénibles pour les patients autant que pour leur famille, à guérir les cas les plus complexes.

Hamideddine Bouali
22 mars 2011

(*) « La voix du peuple est la voix de Dieu »
(**) « La concorde entre les citoyens, voilà la muraille des villes »

(1) Titre qui parodie celui du film "Lost In la Mancha" qui dévoile les coulisses d'un film inachevé, intitulé "L'Homme qui tua Don Quichotte".
(2) Voir le site officiel de JR : http://www.jr-art.net/
(3) « Artonyme », néologisme que j'ai composé pour décrire ce qui s'est passé ce jour-là, ce texte accompagne l'album publié le jour même sur Facebook : "des badauds ont passé des longues minutes à enlever minutieusement les portraits collés tôt le matin par l'équipe InsideOut. "Artocratie en Tunisie" est un projet artistique avec intervention du très célèbre photographe JR. C'est un acte de démocratie aussi bien de la part des photographes que de coller des photos géantes sur la porte Bab Bhar que celui venant de la part des présents en les enlevants. La Performance a eu lieu et c'est l'essentiel à retenir.".
(4) Lien facebook consultable même sans avoir un compte : http://www.facebook.com/album.php?aid=53308&id=1827421781&l=b124543b67
(5) http://blogs.mediapart.fr/blog/adeline-chenon-ramlat/210311/la-rue-tunisienne-le-photographe-et-jr#comments