Vox populi, vox Dei (*)
Lost in Tunis(1)
Il existe des actes manqués qui sont plus réussis que s’ils étaient arrivés à leur aboutissement. Que pourrait-on mieux demander à une œuvre de l’esprit que de faire remonter à la surface des faits sociologiques pertinents qu’aucune autre méthode n’aurait permis de révéler ? Il n’est pas courant de rencontrer une situation, qui n’a duré qu’un peu plus d’une heure, si dense en enseignements qu’elle pourrait donner lieu à des thèses, des études et même un livre où aussi bien les raisons de l’acte artistique que les réactions seront analysés.
| "Affiches", Bab B'har (Porte de France). Tunis 18 mars 2011, 7h09. Photographie Hamideddine Bouali |
Artocratie où quand l’art veut prendre le pouvoir
Dans le site de l’artiste JR (2) on peut lire en guise de carte de visite : « JR possède la plus grande galerie d'art au monde. Il expose librement dans les rues du monde entier, attirant ainsi l'attention de ceux qui ne fréquentent pas les musées habituellement. Son travail mêle l'art et l'action et traite d'engagement, de liberté, d'identité et de limite ».
On sait que la photographie souffre d’une relative faiblesse, celle de son manque de spectaculaire. Une photographie est faite pour être regardée dans une galerie d’exposition ou dans un livre, elle nous accule alors à la passivité, au calme et à la rétrospection. Conscient de cela, JR a développé, que ce soit à Paris, en Amérique Latine ou en Palestine, des idées nouvelles, « fouettées », audacieuses qui déplacent et reconfigurent l’acte d’exposer. Au lieu d’être l’aboutissement d’un travail d’artiste, elle devient la clé de démarrage mettant en branle un processus dynamique, dont on ne contrôle plus les ressorts.
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Intentions artistiques
Le projet de JR intitulé « Artocratie » est argumenté en ces termes : « Les évènements qui ont secoué la Tunisie début 2011 expriment un profond désir de changement de la part de la population tunisienne. Depuis cinquante ans, les portraits affichés dans les rues étaient ceux du président (Bourguiba, puis Ben Ali). Depuis cinquante ans, les villes les plus importantes étaient la capitale, et la ville d’origine du président. Depuis cinquante ans, la population avait peur du Ministère de l’Intérieur, endroit duquel on ne savait jamais si on allait sortir. Aujourd’hui, les Tunisiens veulent recouvrir le Ministère de l’Intérieur avec des portraits de citoyens de toute la Tunisie. Le peuple reprend le contrôle de son destin, la parole, et le droit à son image. La révolution tunisienne a pris de l’ampleur grâce aux milliers de photos transmises et partagées sur Internet et les réseaux sociaux, ce qui souligne plus que jamais l’importance des images. Artocratie offre à tous les Tunisiens une manière originale d’afficher leur désir de changement, par le biais de l’art contemporain, et invite toutes les composantes de la population à formuler cette volonté de renouveau, en répondant à une question simple sur leur avenir. Cette question n’est pas politique mais plutôt personnelle. Par exemple, « qu’est-ce que tu désires pour tes enfants ? », «qu’est-ce que tu aimerais que les gens pensent de toi ? », « comment imagines-tu ton pays en 2030 ? », «comment tu définis la liberté ? », « qu’est-ce qui te rend heureux ? ».
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Les faits
L’équipe de collage d’Aristocratie a entrepris, aux premières heures de la journée du 18 mars 2011, de placarder sur Bab Bhar (la Porte de France) des portraits géants de personnes qui ne sont pas connues du grand public. Les passants ; enfants, jeunes et adultes, ont, sans violence ni précipitation décollé toutes les images. A 8h07 rien ne restait de ce qui a été collé, les fichiers-images numériques ont cet avantage de contenir ce détail qui s’avère utile pour ce cas de figure qui s’apparente à un procès-verbal. La veille, au Kram, le même phénomène a été constaté mais avec une certaine violence verbale, et ce, malgré les explications de l’équipe de collage encore sur les lieux.
Réactions
J’ai publié un album-reportage intitulé « Artonyme »(3), à propos de ce qui s’est passé, qui a été abondamment commenté, ce qui est déjà un signe de bonne santé, une démonstration de la réactivité des internautes. Parmi des dizaines de réflexions de toutes natures(4) je retiendrais un échange qui me semble emblématique :
Youssef El Behi : « Pour quelle raison ont-ils enlevé les portraits ? »
Marimen Mimi : « Pour quelle raison les ont-ils mis ? »
| "Poster géant", Ex-Place 7 Novembre-Tunis. Tunis 7 novembre 2009. Photographie Hamideddine Bouali |
Ces deux commentaires m’ont éclairé davantage sur les raisons profondes du projet de JR, qui me semble axé sur l’interrogation, le questionnement, il est à l’opposé de ce qui était courant de voir ou de lire dans la rue. On n’a longtemps rencontré que des affirmations que personne ne pouvait remettre en question ; des images géantes des présidents, des affiches de spectacles et des banderoles à caractères politiques…ces placardages étaient des réponses aux questions : Qui est le président ? Où et quant aura lieu tel spectacle ? Qui commande le pays et avec quels credos déclarés ? Aujourd’hui le tunisien ne veut plus de réponses tombés du ciel ! Il veut que tout passe par lui, aussi bien les interrogations que les réponses.
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La rue est devenus depuis janvier une propriété privée de chaque Tunisien, une dépendance de leur maison…La Révolution est née et s’est développée non pas dans les locaux des partis, ni dans les salles de réunions des syndicats, ni depuis les bureaux d’exilés à l’étranger mais sur l’asphalte des artères de Tunisie - citons Kasserine, Thala, Sidi Bouzid et Tunis - encore tachés de sangs et sentant le lacrymogène. Pas un jour ne passe sans qu’il y ait une manifestation, pour la laïcité, contre un gouvernement ou pour « dégager » un ambassadeur ; revendications et protestations ne se sont pas interrompues. Le degré le plus élevé de la manifestation est le Sit-in, et la Place du Gouvernement à la Kasbah en a vu deux d’une ampleur populaire impressionnante et d’une efficacité redoutable au point que les demandes ont été, dans leur principe, toutes écoutées et mises en application. Si on ajoute à cela le fait que les Tunisiens ont été appelés à la mi-janvier pour suppléer aux forces de l’ordre, afin de garder leur famille et leurs biens pendant le jour comme de nuit et ce, au péril de leur vie et pendant le couvre-feu, on peut alors comprendre avec quelle force ils considèrent que la rue, qu’ils ont occupée puis défendue, deviennent si importante à « posséder ». Cette légitimité est, aujourd’hui, encore d’actualité… chaque Tunisien semble dire « touche pas à ma rue ».
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La guerre des images a bien eu lieu
Sortir le matin de la Médina pour se trouver nez à nez avec des visages de cette taille, sans les avoir prévenue...allait forcément pousser les habitants à les décoller.
Je vais tenter une comparaison hasardeuse, en comparant Bab Bhar (Porte de Fance) à un monument sacré, beaucoup plus « intouchable » qu’un monument archéologique, sa forme et le fait que l’on peut circuler tout autour peuvent lui donner une immunité, voir des privilèges, qu’une façade d’immeuble n’a pas. Historiquement Bab Bhar, qui fut à l’avènement du protectorat baptisé Porte de France, a vu bien des défis, sinon comment comprendre l’installation en 1925, là à l’entrée de la Médina traditionnelle et musulmane, de la statue du cardinal Lavigerie tenant une immense croix, outrageusement chrétienne ? Les étudiants de l’Université de la Zitouna, située à quelques dizaines de mètres de là, manifestèrent et protestèrent au point que certains furent violemment arrêtés et emprisonnés pour trouble public.
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| Statue du cardinal Lavigerie, ex-Place de la Bourse, actuellement Place de la Victoire. Vue coté Médina. Collection personnelle Bertrand Bouret. Photo DR |
A portée de main
Mettre ces images à portée de main a inéluctablement invité les passants à s’en approcher, il suffit que l’un d’eux trouve leur affichage inopportun, pour une quelconque raison, il fallait s’attendre que cela aller susciter, encourager et sans aucun doute inviter les autres à faire de même. Deux possibilités s’offraient aux passants, qui sont dans tous les cas des plus-values, soit gribouiller ou dessiner sur les photos soit les déchirer. Il n’y avait pas d’autres alternatives.
Mettre ces images à portée de main a inéluctablement invité les passants à s’en approcher, il suffit que l’un d’eux trouve leur affichage inopportun, pour une quelconque raison, il fallait s’attendre que cela aller susciter, encourager et sans aucun doute inviter les autres à faire de même. Deux possibilités s’offraient aux passants, qui sont dans tous les cas des plus-values, soit gribouiller ou dessiner sur les photos soit les déchirer. Il n’y avait pas d’autres alternatives.
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Le Tunisien qui fut ignoré par les médias locaux, lesquels étaient soumis à une pression monstre par l’ancien régime, a pris le contrôle de sa part de l’opinion public, il est conscient, pour la première fois, que sa voix fait partie réellement de la « Vox populi ». Dans plusieurs micros-trottoirs certains Tunisien justifient leur mécontentement par le fait qu’ils n’ont pas été consultés préalablement avant la nomination d’un responsable ou la prise d’une décision. Le tunisien est conscient qu’il est le un dix-millionième des tunisiens et qu’il compte beaucoup plus dans la totalité des habitants qu’une autre personne habitant un pays plus peuplé. Les prochaines élections verront un taux de participation incroyablement élevé.
Aujourd’hui, après que l’on ait choisi pour eux, voté à leur place, forcé à applaudir, le Tunisien refuse le consensus, ne veut pas entendre parler de majorité, qui sent le coup monté, ce qui le pousse par réflexe à dire « Non », parfois bien avant d’avoir eu connaissance des détails. Des centaines de responsables fraîchement nommés ont été chassés de leur bureau, des politiques ont été, eux aussi, accueillis par le mot « dégage ». Le « Non » en attendant d’y voir plus clairs semble préférable au « Oui » ouvrant la porte à tous les excès. Le peuple n'acceptant plus un acte imposé, aussi esthétique soit-il, il ne veut plus que l’on l’invite à regarder seulement, il veut prendre part, il veut voter, il veut choisir, il veut décider, ce comportement est tout à fait compréhensible après qu’il fut, pendant un demi siècle, ignoré et écarté de la vie publique !
Le projet aurait pu se dérouler autrement si les photos avaient été accrochées plus haut. Elles seraient encore là, mais je n’aurais pas pu effectuer un reportage particulier, il n’y aurait pas eu ce flot important de commentaires sur Facebook, ni l’analyse pertinente d’Adeline Chenon Ramlat(5) ni celle-ci. Nous aurions surtout manqué d’assister à l’affirmation de l’appartenance, de la citoyenneté et du « Moi révolutionnaire » d’une trentaine d’individus, sortis des dédales de la Médina et repartis dans le labyrinthe de la ville moderne, sans avoir signé leur œuvre.
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JR de Dallas et JR de Tunis ont une seule chose en commun, l’un comme l’autre suscite un vif débat. Dans les fictions, il est toujours plus aisé de jouer le « Gentil », généralement ennuyeux et fade que les « Méchant », baroque et imprévisible…
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Hamideddine Bouali
22 mars 2011
22 mars 2011
(*) « La voix du peuple est la voix de Dieu »
(**) « La concorde entre les citoyens, voilà la muraille des villes »
(1) Titre qui parodie celui du film "Lost In la Mancha" qui dévoile les coulisses d'un film inachevé, intitulé "L'Homme qui tua Don Quichotte".
(2) Voir le site officiel de JR : http://www.jr-art.net/
(3) « Artonyme », néologisme que j'ai composé pour décrire ce qui s'est passé ce jour-là, ce texte accompagne l'album publié le jour même sur Facebook : "des badauds ont passé des longues minutes à enlever minutieusement les portraits collés tôt le matin par l'équipe InsideOut. "Artocratie en Tunisie" est un projet artistique avec intervention du très célèbre photographe JR. C'est un acte de démocratie aussi bien de la part des photographes que de coller des photos géantes sur la porte Bab Bhar que celui venant de la part des présents en les enlevants. La Performance a eu lieu et c'est l'essentiel à retenir.".
(4) Lien facebook consultable même sans avoir un compte : http://www.facebook.com/album.php?aid=53308&id=1827421781&l=b124543b67
(5) http://blogs.mediapart.fr/blog/adeline-chenon-ramlat/210311/la-rue-tunisienne-le-photographe-et-jr#comments

5 commentaires:
Merci pour votre explication et pour la richesse de vos photos. Je pense comme vous que cet évènement est riche de sens, vraiment et riche de débats en bonne santé aussi!
Je pense que ce concept venu d'outre mer à été le "révélateur" de deux choses : la première rejoint l'idée de la chronique déchirée, les tunisiens ont reconquis la rue et ses murs..des rues qui étaient jusqu'au 14 janvier gardées par les portraits et les regards de l'ex gourou, des rues désormais la propriété du peuple un peuple décidé à montrer sa souveraineté à travers son refus catégorique de toucher a "ses murs" sans son avale...le deuxième point c'est que notre rue manque de ce genre d'intervention artistique de qualité (jusque là réservé à une tranche socioculturelle déterminer à travers les galeries d'art) : un concept qui ne passe pas inaperçu, qui ne laisse pas les gens indifférent, qui suscite des critiques et déclenche des réactions.
Toutes les photos sur cet article raconte une histoire, et sont de qualité. Merci pour cet article de qualité car cela m'a temps appris.
vos photos sont vraiment très belles" le reste de la division" est vraiment excellente, je suis peintre et j'admire la composition, les ombres et lumières, sans parler du message et de l'émotion qui en ressort, merci
guylene
trés interessant !
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