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mardi 15 mars 2011

Chronique heureuse

Identités remarquables

Je ne le répéterais jamais assez : je ne suis pas un photoreporter. J’ai pris le train en marche d’une succession inhabituelle d’événements qui ont eu lieu là où je n’ai longtemps photographié que des sujets « paisibles ». Aujourd’hui après deux mois d’une rare intensité, la rue est en effervescence, un pays voisin en proie aux violences les plus barbares et un avenir porteur de grandes incertitudes, je dois avouer que je ne suis pas bon pour le service. J’aime à répéter ce que disait Dorothea Lange : « Ce n'est pas par hasard que le photographe devient photographe, pas plus que le dompteur de lions ne devient dompteur de lion ». Je me suis mis dans des situations dangereuses, précaires et souvent absurdes afin de remplir la carte mémoire de mon Lumix(1). Mais a chaque retour à la maison, je mesurais les incroyables circonstances que le hasard m’a offerts afin de prendre des photos et de m’en sortir indemne. Si le lion est souvent docile il ne faut pas que le dompteur abuse plus qu’il n’en faut de sa passivité !

Tabour, tabour !!!
Les réfugiés Bengalis du camp de Ras Jedir(2) sont d’une rectitude exemplaire, ils respectent la mise en file pendant de longues heures sans se plaindre mais dès qu’un individu essaie de s’introduire dans ce serpent qui peut atteindre des dimensions hallucinantes, ils crient en chœur « tabour, tabour » ce qui voudrait dire qu’il faut respecter la consigne du « premier venu premier servi ».
"File bangale", Ras Jedir, 12 mars 2011. Photographie Hamideddine Bouali

Ces files d’attente sont partout et à n’en plus finir, et quand on en vient à bout c’est pour allez en rejoindre une autre ; là c’est pour de l’eau minérale, quelques tentes plus loin pour avoir une assiette de remplie de riz, on se passe le mot entre concitoyens pour arriver plus vite là où on distribue les vivres les plus intéressantes : comme le couscous au thon ou le casse-croûte badigeonné de Harissa et garni de sardines. Par intermittence ces longs alignements d’individus de différentes nationalités sont sectionnées par une dizaine, rarement plus, de réfugiés portant leur valises sur leur tête. Ces gens viennent de la frontière et vont aller s’installer dans une des centaines de tentes de l’armée ou du UNHCR(3), ou alors quittant le camp pour un bus en partance vers un quai de bateau ou une piste d’aviation. Et cela ne s’arrête pas ! Un camp de réfugiés c’est le mouvement dans sa signification mécanique ! Dans cette fourmilière humaine il arrive que l’on rencontre des sit-in : la restitution des passeports et c’est par porte-voix que l’on appelle leur propriétaire, des manifestations pour réclamer un retour rapide à la patrie ou le refus de revenir dans son pays.
"Passeport", Ras Jedir, 12 mars 2011. Photographie Hamideddine Bouali

Ceux qui foulent pour la première fois le camp de Ras Jedir sont donc pris d’un curieux vertige. C’est la vue des ces milliers de personnes, qui dès avant les premières lueurs du jour parcourent des dizaines de kilomètres dans d’incessants va et viens, qui provoque cette perte de repères ! Le photographe est dans une confusion encore plus grave car il ne sait plus où regarder, que photographier et comment restituer ce ballet dans son intégralité. 

"Les Somaliens manifestent pour ne pas revenir en Somalie", Ras Jedir, 12 mars 2011. Photographie Hamideddine Bouali

Un ange a frappé à ma porte
Le meilleur portrait que j’ai réalisé à Ras Jedir ne fut pas le fruit de mes connaissances ou de mon expérience mais celui de la volonté d’une petite fille dont j’ignore tout. Contrairement aux autres photographes, que ce soit les passionnés ou ceux du métier, je ne discute pas avec mes sujets. Certains établissent des liens de sympathie, demandant des informations, des détails ou des éclaircissements, car pensent-ils, leur prise de vue en sera meilleure. Je demeure convaincu que ce que je vois ne risque pas d’être influencé d’une manière ou d’une autre. Je me contente donc de regarder puis de photographier. Chacun sa manière de procéder afin de mieux rendre compte.
J’étais en train de cadrer un petit garçon assis par terre devant la tente de ses parents, quand une petite fille s’introduisit dans le champ avec un regard de malice et un sourire éclatant. Je reculais un peu afin de mieux la photographier, mais c’est bien son audace, sa joie de vivre et sa vivacité d’esprit qui ont réalisé la photo.

"Un ange", Ras Jedir camp de réfugiés à la frontière tuniso-lybienne. 4 mars 2011. Photographie Hamideddine Boual

Le vertige des nombres
Certains auront sans doute noté que le titre de cette chronique rappelle une notion de mathématique étudiée au lycée, mais bien évidemment ici il s’agit de le comprendre dans le sens littéraire.
J’ai décidé de revenir à Ras Jedir afin de continuer à photographier ce sujet d’une richesse inépuisable, mais avec l’idée d’individualiser la multitude. Le fait que dans les médias on évoquait les réfugiés en terme de quantité m’a décontenancé ; « 130 mille réfugiés ont séjourné au camp », « aujourd’hui, 1500 réfugiés ont passé la frontière », « 5600 réfugiés ont été rapatriés »…Evidememnt cela ne pouvait pas être signifié autrement, mais en tant qu’être humain, je suis farouchement jaloux sur ma singularité et détesterais profondément être comptabilisé dans un dénombrement. J’estime que cela est pareil pour un Bengalis, un Égyptien ou un Ghanéen.
J’ai déjà utilisé un cadre blanc (4) afin de donner l’occasion à des gens rencontrés dans la rue de faire un « cadrage » photographique, à l’époque la plupart se sont amusés à se faire faire leur portrait. Le "moi" demeure bien évidement un centre d’intérêt incontournable pour chacun d’entre nous. J’ai donc décidé de réaliser à Ras Jedir, cette fois-ci à l’aide d’un cadre noir afin de différencier clairement le  premier concept du second, une série de photos avec quelques réfugiés. L’idée principale tient à individualiser un réfugié des autres, à souligner une présence particulière dans un camp rempli d’anonymes et à établir une relation de sympathie instantanée et sans lendemain. Je ne disais aucun mot à toutes ces personnes dont j’ai croisé le chemin, je me contentais de leur donner le cadre, et de leur montrer la manière de le tenir. Personne n’a refusé l’invitation et dans la plupart des cas, cela provoquait un sourire bienvenu dans une ambiance aussi pesante qu’un camp de réfugiés où il faut courir dans tous les sens pour subvenir à ses besoins les plus naturels. 
"Identité remarquable #1", Ras Jedir, 13 mars 2011. Photographie Hamideddine Bouali
"Identité remarquable #2", Ras Jedir, 13 mars 2011. Photographie Hamideddine Bouali
"Identité remarquable #3", Ras Jedir, 13 mars 2011. Photographie Hamideddine Bouali
"Identité remarquable #4", Ras Jedir, 13 mars 2011. Photographie Hamideddine Bouali
"Identité remarquable #5", Ras Jedir, 13 mars 2011. Photographie Hamideddine Bouali
"Identité remarquable #6", Ras Jedir, 13 mars 2011. Photographie Hamideddine Bouali
"Identité remarquable #8", Ras Jedir, 13 mars 2011. Photographie Hamideddine Bouali

"Identité remarquable #9", Ras Jedir, 13 mars 2011. Photographie Hamideddine Bouali


Certains ont réclamé de regarder leur image dans l’écran de contrôle de l’appareil photo, j’étais extrêmement émus car cela provoquait immanquablement un grand sourire et même chez certains une grande hilarité.
Ces gens sont maintenant ailleurs, leurs images sont désormais à jamais honorablement encadrées et correctement publiées sur ce blog et c’est la seule manière que j’ai trouvée de saluer leur courage et de les aider à restituer leur identité.

Un heureux événement
C’est encore la providence qui m’offre l’opportunité d’aller encore plus profondément dans ma quête des identités des réfugiés de Ras Jedir. Dans cette multitude de vies sans identité connue, une naissance est un événement réjouissant, se caractérisant par une focalisation particulière. Une vie qui commence vient comme une réponse ou une parade à l’anonymat de la foule ! Que souhaiter de mieux comme aboutissement de ce travail que de photographier le visage serein d’une mère et le sommeil inconscient d’un nourrisson, dont la carte d'identité est parfaitement établie ?
"Halima et Meriem", Ras Jedir, 13 mars 2011. Photographie Hamideddine Bouali

Carte d’identité
Prénom : Mariem
Mère : Halima
Père : Mohamed
Date de naissance : 12 mars 2011
Heure de naissance : 10h30 du matin
Lieu de naissance : camp de réfugiés de Ras Jedir (Choucha)
Gouvernorat : Médenine
Pays : Tunisie
Nationalité : somalienne
Équipe médicale : 
Dr Zazie Abdelghani (gynécologue obstétricien, marocain), 
Dr Mohamed Kmari (pédiatre marocain), 
Melle Hanene Fkih (sage-femme et volontaire croissant Rouge tunisien).
État de santé : Halima et Meriem qui a pesé 3,3 Kgs à la naissance, se portent très bien.
Le reportage complet à propos de la naissance de Meriem est visible sur le site de l'agence Demotix dont je suis photographe associé (5).

Hamideddine Bouali
15 mars 2001

(1) http://du-photographique.blogspot.com/2009/08/chronique-intercalee.html
(2) http://du-photographique.blogspot.com/2011/03/chronique.html 
(3) Agence des Nations Unies pour les réfugiés
(4) http://du-photographique.blogspot.com/2010/11/chronique-narcissique.html  
(5) http://www.demotix.com/news/623582/born-inside-refugee-camp-ras-jedir

2 commentaires:

Anonyme a dit…

SI HAMID !!!! Artiste , fort et très intelligent dans tes prises de vues comme d'habitude ...mais j'aurais aimer que les cadres soient d'une couleur plus claire.... du fait que les têtes prises en photo sont de type africain ( avec un + de "propreté" = ? !!! :-))
cela nous donne l'impression qu'elles sont un peu perdues dans ce cadre et ce pénombre!!!
encore une fois : BRAVVVVVVVVVVOOOOOOOOOOOOOOOOOOOO!!

Salwa a dit…

BEAU TRAVAIL !BELLE INITIATIVE POUR ARCHIVER UN MOMENT HISTORIQUE. SALOUA