Je ne suis ni un représentant de commerce prenant chaque jour le petit déjeuner dans un avion, ni un globe trotter ayant dans la poche une mappemonde en guise de carte du métro, encore une fois je l’affirme, et l’assume, je ne suis qu’un photographe essayant de faire des images justes…un peu comme mon père qui ne cesse de dire qu’il n’est qu’un modeste instituteur (1). Pourtant cette année, l’année de mes cinquante ans, est assez particulière…en l’espace d’un mois je me vois, à deux reprises, invité à séjourner à Paris. Des courts séjours de moins d’une semaine dont j’ai fait de mon mieux pour en profiter au maximum. Je dois reconnaitre que je le dois à ceux qui figurent dans les photos que j’ai réalisées tout le long des premiers mois de cette intense année 2011.
La faute à Daguerre
Dans la dernière chronique (2) j’évoquais le « mythe » de Paris, et la séquence du film « La vache et le prisonnier » dans laquelle Fernandel, retenu en territoire allemand, avait la nostalgie de son « Paris », et des noms de stations de métro, dont la plupart conserve jusqu'à nos jours leur écriteau. En remontant de la bouche du métro « Les filles du calvaire », du nom d’un couvent, par une journée pluvieuse, on émerge au Boulevard du Temple.
| Boulevard du Temple, Paris. 19 juin 2011. Photographie Hamideddine Bouali |
Avant de s’appeler « Boulevard du Temple » cette artère parisienne portait un nom très cinématographique : « Boulevard du Crime », où se situait en ce début du XIXe un nombre important de salles de spectacle. La photographie et la mort ont toujours fait un houleux ménage.
L’année de ma naissance
Nous avons tous une nostalgie de l’histoire. Qui de nous n’a pas été intéressé par ce qui s’est passé l’année de sa naissance. Au point que les éditeurs republient les « Une » du jour de votre naissance, et que certaines cartes de vœux rappellent les évènements de chaque année du XXe siècle.
Je me trouve bien né, car ce 1961 a été une des années les plus marquantes du XXe siècle. L’affaire de Cuba, le premier homme de l’espace, le Mur de Berlin, naissance d’Amnesty internationale, on pouvait voir dans les salles obscures : "Les Misfits", "West Side Story," "Rocco et ses frères", "L'Année dernière à Marienbad," "Exodus"….et un procès exceptionnel, celui d’Adolphe Eicheman.
Encore une fois, on me critiquera de regarder trop mon nombril, ceux là oublient-ils qu’un blog c’est avant tout un aparté ?
Jugez Eichmann
La documentation distribuée au publique présentait le procès en ces termes : « Le 11 avril 1961 débutait à Jérusalem, l’un des procès les plus spectaculaires de l’histoire contemporaine : celui d’Adolf Eichmann (4). Alors que la plupart des pays européens cherchaient tant bien que mal à refouler les souvenirs de la Seconde Guerre mondiale, l’annonce inopinée de la capture puis du jugement d’un homme présenté, non sans exagération, comme l’un des principaux architectes de la « Solution finale », rouvrait un dossier resté en suspens depuis Nuremberg. Événement total, entièrement filmé, le procès d’Adolf Eichmann, l’un des coordinateurs de la politique nazie d’extermination des Juifs, a connu un retentissement considérable »(5). Face à l'esthétisation de la politique par les fachistes, il fallait répondre par une mise en forme de la justice.
La mission d’un commissaire d’exposition est toujours grisante, il est appelé à mettre en scène une exposition. C’est lui qui habille les œuvres et rend leur visibilité évidente. Pour « jugez Eichmann », la mission était extrêmement ardue, car cela se réduisait à répondre à la problématique : comment faut-il procéder pour donner à voir un procès ? Quant il s’agit d’une exposition documentaire une autre donne est à prendre en considération, la convocation des faits d’une manière scientifique. Le commissaire d’exposition se trouve dans le cas de l’exposition « Jugez Eichmann » devant un troisième défi, celui des émotions.
Deux salles communicante, l’une claire, lumineuse mais labyrinthique communiquait avec une enceinte noire équipées d’écrans…là des mots, des témoignages, de l’écriture, plus loin les images, les sons. Presque des choix à caractères bibliques pour mettre en place les tenants et les aboutissants du procès. Scénographie sobre, précise, aucune virgule ne dépasse rien n’a été fait sur les murs pour émouvoir…mais le visiteur en sort tétanisé, incrédule, croulant sous le poids d’une histoire que chaque être humain ne peut ni ignorer ni nier.
Cette exposition parait avoir été signée par la même main que celle qui a conçu les murs qui accueillent chaque visiteur pénétrant au Mémorial de la Shoah. Des murs aveugles, couleur gris craie, où des milliers de noms parcourent la surface depuis votre pied et dépassant la taille d’un individu normal.
| Mémorial de la Shoah, Paris. 19 juin 2011. Photographie Hamideddine Bouali |
Dans cette exposition consacrée à la commémoration du jugement de Eichmann tout comme dans ces pierres tombales, un seul mot d’ordre semble avoir été soufflé par la mémoire aux maitres d’œuvres : pureté de la construction…il en découlera automatiquement la compassion. C’est au visiteur de s’émouvoir pas à l’exposition.
Je sais que beaucoup, à la lecture de cette chronique vont me conseiller de revenir à mon Lumix, de faire des photos et de me taire.
Pourquoi faut–il s'émouvoir ? parce que cela s’est passé au milieu d’un siècle que l’on voulait civilisé, parce que l’histoire a pris note que tous les autres massacres l’ont été pour des raisons économiques, colonialistes, impérialistes ou hégémoniques…dans le cas du massacre des juifs d’Europe aucune de ces raisons n’est plausible. Quant on tue des enfants même pas en age de marcher ou des vieux à quelques années d’une mort naturelle, cela ne peut avoir aucune explication de quelque nature que ce soit.
Effets personnels
Autour d’un café dans un quartier de Paris dont j’ai oublié le nom, avec un ami photographe nous évoquions ce pan de l’histoire, les camps d’extermination nazis, et il insista particulièrement sur une image qui l’a marqué. Une image d’amoncellement d’objets, là un tas de bagues, plus loin des lunettes enchevêtrées à côté d’un nombre incalculable de dents en or et en argent. Les photographes ont cette particularité de voir autrement et de s’émouvoir différemment face aux images.
Effectivement, quel scandale que d’additionner des effets personnels ! Mettre ensemble ce qui ne peut jamais être voisin. Voilà où réside le scandale de l’Holocauste ; la mise à mort étant devenue une industrie effaçant la notion même d’individu ; que l’homme a mis tant d’années à construire.
On avait coutume de situer le début de la civilisation à la mise sous terre de l’homme à sa mort. Ce jour là la civilisation humaine était née ; l’homme appris ce qu’est la mort, ce qu’est le temps…ce qu’il est et d’avoir une sépulture individuelle. L’individu pouvait se vanter, alors, de ne plus faire partie du commun des mortels mais de posséder un nom propre. En 1942, rafler des milliers de personnes, sans faire aucune exception, les massacrer puis les ensevelir ensemble était le retour à l’âge antédiluvien. Comment ne pas y voir la fin des temps !
La Nuit de la Saint Barthélemy, les Romains saccageant Carthage, les Espagnols supprimant les indiens, les impérialismes avalant l’Afrique, la bombe atomique effaçant Hiroshima, les Tutsis et les Hutus croisant les machettes, les Américains violant l’Irak…l’histoire est une suite d’assassinats à plus ou moins grande échelle. Voilà pourquoi je ne peux comprendre les gouvernements successifs d’Israël, car ayant été victimes de la machine de guerre la plus abject que le monde avait connu, comment se fait-il qu’ils soient à leur tour bourreaux ?
Un procès sert, en définitive, à montrer la vérité. Dans le cas du procès de Eichmann on aurait pu s’en passer, car la vérité était connue et l’accusé lui-même n’a pas nié les faits…alors pourquoi ce procès ?
Ben Gourion avait voulu que le procès Eichmann soit l’acte fondateur d’Israel car il construirait une passerelle entre le passé des juifs et leur futur.
En sortant de l’exposition je me rappelle vaguement de ce que Jean Daniel avait dit dans un de ces célèbres éditoriaux qui disait en substance : pourquoi s’en prendre aux juifs d’avoir si intensément commémorer la Shoah, rien n’empêche les autres peuples, victimes d’injustices d’en faire autant.
Tout est image
Depuis la célèbre scène du Boulevard du Crime, le monde ne peut accomplir un pas sans qu’il soit accompagné par le déclic d’un preneur d’images. Les révolutions arabes, celles en cours d’accomplissement ainsi que celles en gestation, ont apporté un démenti cinglant à tous ceux qui croyaient que l’Orient avait mal compris l’importance des images.
Aujourd’hui ce n’est pas seulement à un réveil arabe que nous assistons, les centaines d’initiatives citoyennes qui ont vu le jour ainsi que la créativité artistique qui se déclare, démontrent bien que le monde arabe longtemps sous la botte de pouvoirs castrateurs couvait ces cris, freinait son élan et retenait son souffle.
Demain, beaucoup plus que le changement de régimes politique ou l’émancipation des hommes que le reste du monde va découvrir, mais d’une nouvelle image du Monde Arabe, un portrait inédit. Aux oubliettes le cheik jouant des milliards aux casinos de Monaco, achetant palaces et yachts sans jamais les habiter, place aux jeunes bardés de diplômes, indifféremment homme ou femme, habillés en tee shirt et jean tout en étant chefs de leur star up, travaillant sans relâche pour le bien de leur pays…ceux là seront, pour l’Occident, beaucoup plus redoutable que les combattants en kalachnikov.
Je sais que beaucoup, à la lecture de cette chronique vont me conseiller de revenir à mon Lumix, de faire des photos et de me taire.
Pourquoi faut–il s'émouvoir ? parce que cela s’est passé au milieu d’un siècle que l’on voulait civilisé, parce que l’histoire a pris note que tous les autres massacres l’ont été pour des raisons économiques, colonialistes, impérialistes ou hégémoniques…dans le cas du massacre des juifs d’Europe aucune de ces raisons n’est plausible. Quant on tue des enfants même pas en age de marcher ou des vieux à quelques années d’une mort naturelle, cela ne peut avoir aucune explication de quelque nature que ce soit.
Effets personnels
Autour d’un café dans un quartier de Paris dont j’ai oublié le nom, avec un ami photographe nous évoquions ce pan de l’histoire, les camps d’extermination nazis, et il insista particulièrement sur une image qui l’a marqué. Une image d’amoncellement d’objets, là un tas de bagues, plus loin des lunettes enchevêtrées à côté d’un nombre incalculable de dents en or et en argent. Les photographes ont cette particularité de voir autrement et de s’émouvoir différemment face aux images.
Effectivement, quel scandale que d’additionner des effets personnels ! Mettre ensemble ce qui ne peut jamais être voisin. Voilà où réside le scandale de l’Holocauste ; la mise à mort étant devenue une industrie effaçant la notion même d’individu ; que l’homme a mis tant d’années à construire.
On avait coutume de situer le début de la civilisation à la mise sous terre de l’homme à sa mort. Ce jour là la civilisation humaine était née ; l’homme appris ce qu’est la mort, ce qu’est le temps…ce qu’il est et d’avoir une sépulture individuelle. L’individu pouvait se vanter, alors, de ne plus faire partie du commun des mortels mais de posséder un nom propre. En 1942, rafler des milliers de personnes, sans faire aucune exception, les massacrer puis les ensevelir ensemble était le retour à l’âge antédiluvien. Comment ne pas y voir la fin des temps !
La Nuit de la Saint Barthélemy, les Romains saccageant Carthage, les Espagnols supprimant les indiens, les impérialismes avalant l’Afrique, la bombe atomique effaçant Hiroshima, les Tutsis et les Hutus croisant les machettes, les Américains violant l’Irak…l’histoire est une suite d’assassinats à plus ou moins grande échelle. Voilà pourquoi je ne peux comprendre les gouvernements successifs d’Israël, car ayant été victimes de la machine de guerre la plus abject que le monde avait connu, comment se fait-il qu’ils soient à leur tour bourreaux ?
Un procès sert, en définitive, à montrer la vérité. Dans le cas du procès de Eichmann on aurait pu s’en passer, car la vérité était connue et l’accusé lui-même n’a pas nié les faits…alors pourquoi ce procès ?
Ben Gourion avait voulu que le procès Eichmann soit l’acte fondateur d’Israel car il construirait une passerelle entre le passé des juifs et leur futur.
En sortant de l’exposition je me rappelle vaguement de ce que Jean Daniel avait dit dans un de ces célèbres éditoriaux qui disait en substance : pourquoi s’en prendre aux juifs d’avoir si intensément commémorer la Shoah, rien n’empêche les autres peuples, victimes d’injustices d’en faire autant.
Tout est image
Depuis la célèbre scène du Boulevard du Crime, le monde ne peut accomplir un pas sans qu’il soit accompagné par le déclic d’un preneur d’images. Les révolutions arabes, celles en cours d’accomplissement ainsi que celles en gestation, ont apporté un démenti cinglant à tous ceux qui croyaient que l’Orient avait mal compris l’importance des images.
Aujourd’hui ce n’est pas seulement à un réveil arabe que nous assistons, les centaines d’initiatives citoyennes qui ont vu le jour ainsi que la créativité artistique qui se déclare, démontrent bien que le monde arabe longtemps sous la botte de pouvoirs castrateurs couvait ces cris, freinait son élan et retenait son souffle.
| "Sms-moi", Tunis, le 7 juillet 2011. Photographie Hamideddine Bouali |
Demain, beaucoup plus que le changement de régimes politique ou l’émancipation des hommes que le reste du monde va découvrir, mais d’une nouvelle image du Monde Arabe, un portrait inédit. Aux oubliettes le cheik jouant des milliards aux casinos de Monaco, achetant palaces et yachts sans jamais les habiter, place aux jeunes bardés de diplômes, indifféremment homme ou femme, habillés en tee shirt et jean tout en étant chefs de leur star up, travaillant sans relâche pour le bien de leur pays…ceux là seront, pour l’Occident, beaucoup plus redoutable que les combattants en kalachnikov.
Hamideddine Bouali
4 aout 2011
4 aout 2011
(1) http://du-photographique.blogspot.com/2009/06/bon-anniversaire-monsieur-papa.html
(2) http://du-photographique.blogspot.com/2011/05/chronique-parisienne.html
(3) http://du-photographique.blogspot.com/2009/12/chronique-xl.html
(4) http://fr.wikipedia.org/wiki/Adolf_Eichmann
(5) http://juger-eichmann.memorialdelashoah.org/

5 commentaires:
enfin, tu l'as écris ... j'attendais cet article ça fait presque un mois. merci Hamid, je suis vraiment émue :))
Comme toujours : cet article est très intéressant SI HAMID ...je l'ai lu .....et relu ...BRAVO CHEF !!!!
Vous voyez bien que ni la photographie ni les mémoires, ni l'Histoire,ne nous sauveront de pochaines décennies aussi sanglantes que les précédentes.
La nature humaine est ce qu'elle est: elle s'acharne à détruire ce qu'elle construit, elle reconstruit, commet d'autres erreurs, redétruit .Vous ne me ferez pas dire que l'homme est bon, ni qu'on peut le rendre meilleur.Informer,certes, s'instruire, être éduqué...n'empêcheront pas les quelques sanguinaires d'avoir gain de cause, surtout qu' eux sont, en général, issus de classes dites "bourgeoises" .Je reconnais là votre optimisme (cf votre remarque surles "aubes" à propos du reportage à Hergla).Je vous tire mon chapeau . J'ai des enfants, vous aussi . Si je suis là, c'est pour eux . Sinon, cela fait quelques temps que j'aurais tiré ma révérence et n'aurais manqué à personne.Edia Lesage.
J'aime beaucoup la dernière photo
J'aime beaucoup ton blog.
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