Venise beauté
J’ai dû lire des centaines de pages, feuilleter des dizaines de guides et surfer des heures sur le web afin de mieux connaitre Venise. La curiosité de visiter cette ville est devenue progressivement une obsession au point que la volonté de mieux la connaître s’est transformée en un désir de s’y perdre. C’est sans aucune commande ni intérêt particulier que j’ai décidé d’y aller, seul en tête à tête avec moi-même, m’offrant un cadeau pour mes cinquante ans.
Les délices d’un voyage désorganisé
(Gare de Nice-Riquier, France. 17 novembre 8h du matin)
J’apprends que les cheminots italiens sont en grève. Je décide de prendre un ticket pour Menton…je me suis dis « Là je composerai au fur et à mesure, mais Je dois aller à Venise, coute que coute».
Ne pas perdre Menton
(Salle d’attente de la gare de Vintimille, Italie. 17 novembre 18h)
C’est, donc, grâce, à une grève des cheminots italiens que je suis obligé à demeurer une demie journée à menton, sur mon chemin vers Venise. Là je découvre le Musée Cocteau, qui venait à peine d’être inauguré. Des salles aériennes, immaculées par le soleil qui joue à cache-cache avec une intelligente alternance de vides et de pleins, où des extrais du mythique film « La Bête et la Belle » avoisine des lithographies et des poèmes manuscrits. Cocteau fut un monstre sacré et dans ces salles d’exposition il dompte de sacrés monstres qu’il a mis au monde.
Je dus aller à pied de Menton à Vintimille, en l’absence de moyens de transports. Les quelques kilomètres en montée, avec un gros sac à dos sur mes frêles épaules, furent moins pénibles que prévu car la vue est paradisiaque, le temps printanier et l’air distillé. C’est en piéton que je traverse la ligne frontière qui sépare la France de l’Italie, laissant à ma droite les deux postes de douane, devenu depuis les accords de Schengen obsolètes. Distrait par le splendide point de vue, qui me détournait sur où je mettais les pieds, que je me suis foulé la cheville sur un trottoir dont je n’ai pas assez bien estimé la hauteur. Je fis signe au mini bus bleu qui faisais la navette entre le poste frontière et Vintimille. Quelques minutes plus tard je me retrouve à la gare, réservant un billet pour Venise Santa Lucia, via Milan et un changement de train à Vérone…
Une ville musée
(Salle d’attente de la gare de Vérone, Italie 22 novembre 19h30)
Je suis encore dans cette ambiance Vénitienne, qu’aucun guide ne pourra décrire, des mots entendus, des odeurs senties, des images entrevues, des impressions figurées…des vitrines masquées, des cafés bondés, des hublots de bateaux embués. « Fondamenta Nuove », « Faro », « San Marcuola », « Salute », « San Marco »…comme les stations du métro parisiens ou les arrêts du tram de Nice ; « Opéra », « Vieille Ville », « Massena », davantage que de simples références géographique, elles structurent le séjour en lui donnant des images.
A Venise, on ne tombe pas malade, l’entorse à la cheville et les traces des lanières du sac à dos sont oubliées. Comment sentir une quelconque souffrance quand au Peggy Guggenheim, deux doigts séparent un vrai Picasso d’un fabuleux Kandinsky, que dans le mur d’en face un Magritte avoisine un Mondrian et que vous tournez le dos à un Jackson Pollock ? Là se trouve la plus grande concentration de chefs d’œuvres au mètre carré. Des œuvres longtemps vues dans des anthologies sont à portée de rétine. Aussi luxueuse soit-elle l’édition d’un livre d’art, cela est incomparable de les voir de visu. Le coup de pinceau, le relief des couleurs, la proportion réelle…car c’est ainsi, à ce format là que Dali a réalisé « La naissance du désir liquide » ! Se mettre exactement à l’emplacement qu’occupa De Chirico quand il conçut son incroyable « La tour rouge ». Ce que le XXe siècle à le mieux peint se trouve ici.
A quelques ponts du Peggy Guggenheim, La Galleria dell'Accademia, est un temple dans tous les sens du terme. Architecture majestueuse, salles immenses et prédominance de peintures à caractère religieux. Des hommes enturbannés ou en armes, des anges volants, des saints auréolés d’or, des christs crucifiés et des vierges immaculées. Un vrai silence de cathédrale règne parmi des personnages de catéchisme. Dans un couloir, plus loin, des tableaux de différentes factures, styles et époques me demandent quelques heures pour apprécier la minutie des œuvres. J’ai pris des dizaines de photos d’un tableau qui m’a surpris par son coté photographique au point qu’une responsable me pris a partie, insinuant que je suis en train de préparer un coup malveillant !!!
Les tickets d’entrée à ces musées, conservés comme des reliques, me permettent aujourd’hui de reconstituer le calendrier de mon séjour. Un peu plus loin l’église des Frari, à l’architecture purement gothique, met en scène des dizaines d’œuvres picturales dont "l'Assomption" du Titien et le "Triptyque" de Bellini dans leur cadre naturel ; une nef immense où on se sent minuscule vous prédispose à regarder ses œuvres d’une manière toute particulière.
Un festin de photographe
(Train Milano-San Rémo. 23 novembre 23h15)
Le train vient de partir avec quinze minutes de retard, le speaker de cette immense gare n’a pas cessé depuis tout à l’heure de présenter les excuses de la compagnie pour ce fâcheux contre-temps. Pour moi cela n’avait aucune espèce d’importance puisque je composais mon voyage aux grès de mon inspiration photographique, et j’avoue qu’à Venise je me suis offert un festin de photographies aussi abondant que délicieux. Rien ne pouvait plus m’allécher davantage, photographiquement cela s’entend, dans ces lendemains d’un si court mais intense séjour à la Lagune.
N’est ce pas une analogie plausible que de voir dans cette Venise, il serait réducteur de dire c’est une agglomération, une ville, un village…rien de toutes les catégories existantes ne s’y applique, adulée et haie, intensément représentée mais demeurant, somme toute, insaisissable comme tout ce qui vit dans l’eau, un espace in vitro ? Amniotique serait le mot que je cherchais depuis que ce 18 novembre à 7h du matin je foulai les quelques pas qui séparant le hall de la gare Santa Lucia du Vaporetto avec lequel je fis un tour préliminaire de la Lagune avec une majestueuse traversée du Grand Canal. A Venise chacun se sentira souverain, maitre des lieux, car il aura l’impression, on revenant chez lui, qu’il en a emporté un morceau.
Depuis ce hublot de ce train de nuit régional, qui me ramène à la frontière italo-française d’où je suis parti il y a un moment que je ne saurais déterminer, qui m’offre un infini chapelet d’éclairage public, je tente de me souvenir de ce que je viens juste de vivre.
Et si je n’étais pas photographe ?
Si je n’étais pas photographe comment pourrai-je me rappeler ce que j’ai visité ? « La Casa Corto Maltese », un des rares musées où il serait mal vu que le visiteur ne touche pas tous ce qu’ils voient ; on vous met entre les mains des fossiles plusieurs fois millénaires, des cloches tibétaines, des tissus ouzbeks, assis sur un divan mongol ou chinois, j’ai oublié. Un vrai butin d’aventuriers, on aurait dit l’arrière salle de cours d’Indiana Jones.
J’ai eu la chance de rencontrer Guido Fuga longtemps collaborateur de Hugo Pratt, bizarre ces deux patronymes qui se font échos avec leurs similitudes de nombres de lettres, génial dessinateur des architectures, uniformes, avions, bateaux des mythiques aventures de Corto Maltese.
L’espresso comme tic-tac
Mes journées à Venise étaient réglées par l’espresso que je n’ai pas pris deux fois dans le même local. Aucun ne ressemble à l’autre. J’ai une attirance vers les cafés, car un petit monde s’y crée. Derrière le comptoir on comprend avec quelle minutie tout cela fut agencée, le tenancier y mettant beaucoup de lui-même.
Chaque café a ses habitués, qui établissent la conversation sans même commander car ils prennent toujours « il sollito », c'est-à-dire ce qu’ils ont toujours consommé sans jamais déroger à la règle. L’un de ces cafés, le seul que j’ai visité deux jours de suite, sert un succulent et vivifiant café dénommé “Caffè della Sposa”. Il parait, qui pourrait remettre en doute une légende aussi charmante ? , qu’une jeune future épouse, dénommée Ninetta, allant vers l’église pour convoler en juste noces, s’est évanouie alors qu’on lui mettait sa robe de mariée. C’est en ingurgitant une tasse de ce breuvage, mélange d’arômes de différents pays ; Costa-Rica, Colombie, Guatemala, Brésil, Haïti, Inde, Éthiopie entre autres, qu’elle retrouva tout de suite ses esprits et ses forces. Depuis ce jour-là on baptisa ce nectar ; “Caffè della Sposa” en hommage à la jeune Vénitienne. Et pour ne pas faire du tort aux hommes, ce sont un jour des hommes et le lendemain des femmes qui servent derrière le comptoir, d’où ma dérogation à la règle.
Il me semble que c’est ce même jour que je suis allé visiter la « Libreria Aqua Alta ». Des milliers de livres, sur tous les sujets, sont disposés ça et là sur des gondoles, des baignoires ou des lavabos. Luigi Frizzo, le maître des lieux, qui sourit même quand il dort, a trouvé la parade pour parer aux fréquentes marées qui envahissent les quais et parfois les ruelles de Venise. C’est pittoresque mais surtout pas loufoque quand on connait les ravages que pourrait provoquer une « aqua alta » de plus d’un mètre de hauteur.
Première nuit à Venise
J’ai logé la première nuit dans un luxe strict, ce qui n’est pas forcément contradictoire. Une adresse réservée aux pèlerins de passages et aux touristes, acceptant de se conformer à une certaine convenance. Propreté irréprochable, professionnalisme du personnel et la sensation d’être le seul hôte des lieux confèrent à cette première nuit à Venise tout l’attrait qu’il se doit.
Cette nuit là je sortis vers minuit, pour photographier les quais de la Place San Marco, il m’a fallu parcourir seulement cinquante ridicules mètres pour m’y trouver. Un privilège rare et étourdissant car à Venise tout est coté corrélativement à sa distance avec le Grand Canal ou la Place San Marco.
Une brume, de cinéma, enveloppait la Lagune, comme si à la nuit tombée Venise se blottissait dans une touffe d’ouate…un bijou conservé pieusement de génération en génération. Juste après minuit, les passants se font de plus en plus rares. Je croise quelques photographes venant, eux aussi profiter de cette ambiance hallucinante. Les yeux butent sur un mur invisible ajoutant à l’obscurité une pâleur fantomatique. Parfois un couple traine ses pas, surement leur dernière nuit, faisant peut-être des adieux solennels à Venise.
J’étais si grisé, par ce « filtre brouillard » qu’aucun fabricant de matériel photographique ne peut concevoir, que je n’ai pas retrouvé le chemin de mon hôtel. J’avoue que je me suis donné à cœur joie en allant et venant sur les quais où sont amarrées les gondoles, sans lesquelles Venise serait une femme-tronc, essayant tant bien que mal, par ce froid glacial de photographier tout simplement ce qui est là, et mon repère, une petite église qui précédait la petite ruelle menant à mon gite, n’était plus clairement visible.
On ne se perd pas à Venise, on prend des chemins non programmés.
Toutes les autres villes semblent pousser depuis le sol, se développant en surface et s’agrandissant en hauteur. D’année en année Paris ou New York, Tunis ou Sao Paolo deviennent obèses et disproportionnées car garder la ligne n’a jamais été leur principale préoccupation. En comparaison, Venise, est un vrai top modèle, elle parait descendre directement du ciel, posée délicatement sur l’eau. Rien ne pourra venir, en intrus, se planter extra muros. Élégante et fine, portant divinement ses habits, Venise n’a pas besoin de maquillages ni d’accessoires, elle fut toujours belle et l’âge lui donne un attrait magique. Le fait même que l’on évoque son probable engloutissement dans la Lagune, comme une maitresse qui n’est sûre que sur ses « peut-être », lui confère un charisme sans pareil. Elle pourrait, un jour, partir. Alors on tient à elle plus que tout !
On ne fait pas ses adieux à Venise…Car elle ne vous quittera plus
(Salle d’attente de la gare de Finale Ligura. 23 novembre 6h du matin)
Crevé de fatigue et manquant terriblement de sommeil je descendis du train dès l’annonce de la fin du parcours ferroviaire. Comme à chaque fois je me précipitai vers la sortie à la recherche d’un café afin de déguster un remontant et de fumer. Il était minuit, et je m’enfonçai dans cette ville déserte…pas un chat dans la rue, ni aboiement de chiens ou de crissements de pneus. On aurait dit une ville en état de siège, ou sous les ordres d’un couvre feu. Je cherchais en vain un hôtel, le seul dont l’enseigne est allumée n’a plus de chambres disponibles. La ville est si petite que très vite j’en fais tout le tour et je me retrouve à mon point de départ ; la gare. Et au lieu de trouver sur son fronton « Gare de San Remo », c’est « Finale Ligura ». Je compris alors la méprise Je croyais que « Finale » était la fin de la ligne, donc le terminus. Heureusement pour moi, la porte donnant sur le hall est fermée mais pas à clef. L’austère et spartiate salle d’attente avec ses trois bancs en bois était à cet instant une luxueuse suite d’un palace hors classe. Dehors un vent glacial soufflait sur les rails qui ne s’échaufferont que cinq heures plus tard avec le passage du train direction Milan. Mon sommeil fut haché par le cliquetis, imperceptible dans la journée car couvert par l’ambiance de la gare, du distributeur automatique de billets. Cinq heure pile, la cafétéria ouvre ses portes, j’étais leur premier client de la journée, puis une foule d’hommes habillés en jaune fluo débarqua pour déjeuner avant d’aller nettoyer la ville. Dans une gare tout semble être réglé à une graduation près d’horloge. Une demi-heure plus tard l’employé du kiosque à journaux arrive avec les quotidiens de la journée.
Retour à Tunis
Aujourd’hui je suis à Tunis et je relis ces phrases, que j’ai transcrites dans des halls de gare et des compartiments de train, sans vraiment avoir le sentiment d’avoir reproduit fidèlement avec la photographie ce que j’ai vu ni décrit objectivement les situations avec les mots justes. Que c’est triste d’être photographe à Venise ! Certaines situations, pourtant fréquentes, sont en dehors du domaine de la photo. Comment prendre en photo ces arrêts de vaporettos avec leur accostage dansant, ceux qui sont sur le pont feront surement un petit pas de deux. Le crépuscule doré, soumettant l’air à une variation de température fulgurante, réchauffe les yeux mais fait trembler les corps, le cœur s’embrase dans une chair qui grelotte.
A Venise on a l’impression que c’est la fin de tout. Venise : un bout de terre donnant sur le néant, aucune sensation du temps qui passe, ou qui ne passe pas. Celui qui visite la Sérénissime Venise estimera qu’il ne vivra rien d’aussi intense.
Venise n’est pas à emporter, elle se consomme sur place.
Hamideddine Bouali
5 décembre 2011

1 commentaires:
Really i appreciate the effort you made to share the knowledge.nice post....
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